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CÉCILE FIGUETTE

fondatrice de Bien fait, éditions de papiers peint.

Il y a dix ans, Cécile Figuette a monté Bien Fait, une maison d’éditions de papiers peints. Cécile dessine des motifs, conçoit des décors et invite ponctuellement des artistes à collaborer.

L’année passée, alors qu’elle venait d’éditer un papier peint avec Mathilde Denize, Cécile m’avait contactée pour me proposer une collaboration. L’idée même de pouvoir adapter une oeuvre pour habiller des murs m’avait séduite. Et nous voilà en 2024 avec le papier peint “Constellation”, une oeuvre dans laquelle on plonge le regard, où le corps se perd dans la surface et invite à la rêverie. Cette constellation sera exposée sur les murs du centre d’art Metaxu à Toulon dans le cadre de l’installation expérimentale “The Earthly Paradise” curatée par David Herman du 31 mai au 10 août.

Avec Cécile, nous nous sommes retrouvées devant le showroom de Bien Fait en plein coeur du marais dont la façade est ornée du papier peint “Constellation” où nous avons parlé d’arts appliqués, de la nécessité à prendre soin de son intérieur, d’imaginaire et de méditation.

Entre autres.

Lia : Raconte-moi un peu ton parcours ? Qu’est-ce qui t’a amené aux éditions de papiers peints ?

Cécile : J'ai fait les beaux-arts en Normandie où j'ai étudié la photographie et l'illustration puis une école de photographie. J'ai habité 5 ans en angleterre où j'étais photographe et quand je suis rentrée à Paris, j'ai repris des études dans une école de mode. À la fin de la deuxième année, pendant mon stage d'application, j'ai rencontré un garçon qui m'a proposé de faire du motif avec lui en freelance. On formait un binôme complémentaire, on a travaillé ensemble durant 10 ans, on dessinait des motifs pour les tissus. C'est un métier que les gens connaissent peu, on s'imagine facilement que les rayures et les fleurs apparaissent comme par magie sur les tissus alors que ce sont des gens qui les dessinent, même si aujourd'hui il y a aussi l'intelligence artificielle. 

Lia : C'est dans cette suite logique que tu as appliqué tes connaissances en motifs textiles sur papier ?

Cécile : Exactement, à la fin d'un cycle de 10 ans. En fait, c'est un métier qui te demande d'être extrêmement prolifique, quand on présentait nos motifs sur des salons, on en montrait 300. Et pour présenter autant de motifs, il faut être au taquet tous les matins à 10h. A un moment, on a eu envie de maîtriser un peu plus le processus et d'envisager un produit fini, c'est comme ça que le papier peint surgit. On était tous les deux nés dans les années 70, on a grandi avec cette culture des motifs sur les murs. Il y a une quinzaine d'années, il y avait peu de propositions de papier peints, un peu trop classiques et pas à notre goût. On a réalisé qu'on pourrait s'exprimer librement et c'est comme ça que l'aventure a commencé. On a pioché dans nos collections de motifs pour les tissus et on les a adaptés pour des revêtements muraux. Ça nous a permis de faire des propositions qui n'existaient pas à l'époque, à savoir le grand format. Jusqu'ici le papier peint, à part les panoramiques chez les grands noms, ça restait des motifs qui se répétaient. On a voulu s'en affranchir  en proposant des grands décors, des grandes échelles et une multiplicité de couleurs dans un premier temps. À l'inverse, il y a une dizaine d'années, on a eu une proposition qui a très bien fonctionné, un panoramique qui s'appelle "The Wild", une grande jungle dessiné au stylo bille noir, donc noir & blanc. Ce n'était pas une posture de vanité mais simplement ça ne se faisait absolument pas à l'époque, d'ailleurs, ça a mis du temps à s'installer dans l'imaginaire des gens et ce qu'ils étaient près à mettre chez eux, finalement, ce papier peint à connu un grand succès jusqu'à être installé dans des salons, des chambres, des bureaux. Donc oui, il y a eu un glissement entre les motifs pour la mode vers les revêtements muraux. 

Lia : Ça me fait penser à une phrase d'une amie, Judith Prigent, elle dit que le vêtement et l'architecture sont deux choses qu'on habite.

Cécile : C'est exactement ça pour moi. Les murs représentent la structure de la maison, les orner, les considérer comme un élément décoratif, ça me semble important. C'est la touche personnelle d'un intérieur, un peu comme un parfum. Être bien chez soi parce que tu as choisi tes éléments de décoration, c'est essentiel, on a envie d'être chez soi comme un refuge. Tu l'as lu le livre de Mona Chollet "Chez soi" ? 

Lia : Oui, c' est passionnant. 

Cécile : Elle dit que c'est un repli pour intégrer ce qui t'arrive à l'extérieur. Ce bouquin m'a énormément parlé, je suis casanière, j'ai vraiment besoin de me sentir bien chez moi. 

Lia : Complètement, c'est essentiel de créer un univers dans lequel on se sente à sa place pour se ressourcer.  

Cécile : L'intérieur est un vecteur de la personnalité autant que les vêtements. C'est tout un art d'installer une atmosphère et pour moi, ça passe aussi par l'habillage des murs. 

Lia : En effet, c'est un reflet de la personnalité, par les choix décoratifs que l'on fait, on montre une facette de soi.

Cécile : Paradoxalement, chez moi, je n'ai pas vraiment de papier peint, sans doute parce que je vis dans une très vieille maison, ça m'intimide. 

Lia : Finalement, le showroom est un peu comme une annexe de chez toi, et des papiers peints il y en a !

Cécile : Oui, on en est entouré ! 

Lia : Complètement, durant le confinement, beaucoup de personnes se sont mises aux travaux manuels, à la cuisine mais aussi à développer une créativité. Et bien sûr, à prendre soin de son intérieur. 

Cécile : Complètement ! C'était un refuge, on avait besoin d'embellir notre intérieur. Depuis le covid, il y a un regain d'intérêt pour les arts, la culture ? Encore aujourd'hui, le contexte est tellement difficile, j'ai l'impression que le remède c'est de voir le beau, de se rassembler autour d'un concert, de chercher le lien. Autant que de se ressourcer dans la nature pour retrouver un sentiment océanique. 

Lia : Oui, c'est juste, on cherche du lien, du sens. D'ailleurs, tu collabores aussi avec des artistes, ça ouvre d'autres champs ?

Cécile : Oui, à chaque fois, c'est un nouveau souffle créatif dans ma manière d'être entrepreneure. Il y a des dialogues incroyables qui surgissent ! J'ai adoré notre collaboration, j'ai trouvé ça passionnant. Ta façon de vivre, le fait que tu t'entoures de ton art, tous tes partages me donnaient l'impression que tu étais loin des contingences domestiques !

Lia : A tel point que la poussière fait partie de mon environnement naturel (rires) !

Cécile : En fait, aux beaux-arts, j'avais été très mal traité...

Lia : Grand classique ! Mon père, qui était prof aux beaux-arts pendant un temps, m'en avait dissuadé...

Cécile : Je venais d'avoir mon bac, j'étais jeune, certainement naïve et j'ai eu l'impression, certainement fausse, que je n'avais pas ma place aux beaux-arts. Même si j'ai adoré les cours de couleurs, de modelages, la gravure, la sérigraphie etc. Malgré ça, je pensais que je n'étais pas destiné à avoir un parcours artistique. J'ai mis beaucoup de temps à me réconcilier avec le milieu de l'art. Quand je me suis tournée vers les arts appliqués, le dessin textile, j'ai réalisé que c'était ok de faire ça, de ne pas être une artiste. 

Lia : Un complexe sans doute lié à un élitisme intellectuel...? 

Cécile : Complètement ! C'était terrifiant. 

Lia : Pendant trop longtemps les arts appliqués et l'artisanat étaient dévalorisés... 

Cécile : Avec la photographie, j'avais développé un regard, une sensibilité, ça m'a apporté une forme de sérénité. À l'époque du pré-numérique, je tirais les photos avec les agrandisseurs etcetera. 

Lia : On revient sur le changement d'échelle ! Pour revenir à notre collaboration, ça m'a permis d'aller encore plus loin en termes de dimensions. Le collage devient un environnement dans lequel on peut plonger.  

Cécile : C'était hyper réjouissant ! J'adore cet aspect immersif ! Le décor planté est unique, il y a une atmosphère particulière, je pourrais même l'imaginer sur 4 murs, dans une chambre d'hôtel par exemple. 

Lia : Oui, j'avais envie d'inviter les personnes à un rêve éveillé.

Cécile : Ça invite à la contemplation, à la méditation. C'est très apaisant. Ce coquillage peut faire penser à telle chose, ce bout de papier à autre chose... C'est important d'avoir des pistes pour développer son imaginaire. 

Lia : Notre esprit est tellement sollicité, dans un vertige permanent, qu'il me semble aussi essentiel de méditer, de développer l'imagination. 

Cécile : C'est une vraie récréation. L'ennui est extrêmement bénéfique, ça "Reset" l'aspect cognitif. Quand je suis dans le train, je me force à ne pas regarder le téléphone, ne rien écouter, juste les yeux dans le vagues à regarder le paysage qui défile.

Lia : C'est très apaisant...

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