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JULIEN MICHAUD
céramiste, dessinateur et fondateur de l’agence CMJ
Depuis quelques années, Julien crée des personnages en céramique aux regards vifs et flottants, parfois larmoyants, souvent espiègles. Autant de présences qui nous observent et ponctuent les espaces où ils prennent place.
Nous nous sommes retrouvés chez lui, en compagnie de Georges, entourés de sa collection d’oeuvres d’art où nous avons parlé de mélancolie, de modelage, de l’appellation “peintre du dimanche”, mais aussi d’équilibre, de masques et de débordements…
Entre autres.
Lia : Ça fait quelques années que tu crées des petits personnages en céramique, on se sent presque observé par leurs présences, c’est étonnant.
Julien : Quand j’étais petit, je n’avais pas tellement confiance en moi et je passais mon temps à observer les gens pour essayer de comprendre comment il fallait que je sois. Ça me prenait une énergie folle, j’étais toujours en observation, en recul. Je dessinais toujours des personnages. Et un jour, il y a une quinzaine d’années, durant une période où je n’allais pas très bien, j’ai prit un carnet Moleskine et je dessinais un personnage par jour au poska, ça a duré deux ans, mais durant cette période ça allait mieux au fur et mesure. Au début, ils ressemblaient un peu à des Monaco, tu sais les gâteaux apéritif (rires) Le fait de dessiner tous les jours sans faire de brouillon, les personnages ont commencé à s’affiner, j’ai appelé ce projet « petit journal pour aller mieux », j’en ai fait une édition. Et puis un jour, un pote, Laurent Goumarre, revient d’un stage de céramique à Vesoul et arrive à me convaincre de faire ce stage. Avec du recul, grâce au modelage j’arrive aujourd’hui à aborder la céramique comme du dessin, je ne réfléchis pas en amont, je garde cette fraîcheur instinctive. Pendant cinq ans, j’y allais deux fois par an, au début je faisais des petites formes et au fil des années, j’ai commencé à faire grandir les personnages.
Lia : Toutes ces formes, tous ces personnages étaient déjà intégrés en toi et le fait de les avoir mis en volume, c’est un peu comme si tu leur avais donné vie ?
Julien : Une copine avait écrit un texte autour de mes personnages et c’est exactement ce qu’elle a dit, comme s’ils étaient sortis du papier, comme s’ils s’étaient incarnés.
Lia : Leurs regards sont troublants, ils nous questionnent, ils nous observent timidement.
Julien : Ils regardent souvent de côté oui (rires) Quand j’étais petit, j’adorais James Ensor, George Condo, ça me rendait dingue, ces masques. Je crois que j’ai toujours été intrigué par le masque social que les gens se collent.
Lia : En effet, on se sent obligé de jouer un rôle en société, parfois c’est aussi une manière de se préserver, j’ai opté aussi pour ce masque assez tôt, sans doute pour camoufler une forme de gêne sociale ou de timidité.
Julien : C’est intéressant de voir certaines personnes que tu ne voyais qu’en vernissages et quand tu prends un café, ce ne sont plus les même personnes.
Lia : Dans la sphère intime, les masques tombent.
Julien : On est plus heureux quand on est soi-même.
Lia : Je pars souvent du principe que nous sommes des êtres de contradictions, on a des humeurs, certains évènements de la vie vont modifier aussi nos comportements, notre manière d’être au monde. Faut se laisser cette liberté, accepter ces paradoxes. Quand je vois tes personnages, timides, coquins, mélancoliques, j’y dénote une pointe d’humour.
Julien : Pourtant mes personnages ont souvent des larmes !
Lia : Les larmes peuvent aussi être des larmes de joie.
Julien : Au début, quand on me disait que mes personnages étaient drôles, mignons, ça me vexait un peu. Un pote m’avait même dit qu’ils étaient attachants, et finalement avec le recul, ça me plait bien.
Lia : Ce sont des présences qui ponctuent l’espace. On le voit bien chez toi, tes personnages avoisinent d’autres œuvres de ta collection, il y a comme une conversation entre les pièces.
Julien : Pendant longtemps, j’avais peur de copier ce que j’aimais et finalement c’est cohérent, on peut voir la parenté avec certaines œuvres mais j’ai gardé mon univers, c’est assez magique.
Lia : Cette crainte de se laisser déborder, influencer par ce qui nous inspire est assez commune dans la création, même si certaines personnes s’en soucient peu… Mais disons qu’à une époque où les images nous débordent au point d’oublier leurs sources, ce n’est pas toujours évident de se distinguer, de définir un univers. Quand la création est sincère, l’univers de l’artiste est reconnaissable malgré les influences diverses, une alchimie s’opère. On le sent complètement chez toi.
Julien : Oui, et je crois que c’est aussi une question de production, produire pour produire, ça enlève de la fraîcheur.
Lia : C’est juste, je me pose aussi des questions sur la production d’images. Il me semble que plus que jamais, la qualité prévaut sur la quantité.
Julien : C’est pour ça que je préfère avoir l’original, la pièce unique.
Lia : Quand on regarde ta collection d'œuvres, entre céramiques et peintures, il y a un jeu d’échelle et de style intéressant.
Julien : Chaque pièce a une place bien précise, à quelques centimètres près !
Lia : L’agencement est une question d’équilibre en effet. On ne sait pas pourquoi mais quelques centimètres peuvent tout changer en effet. Il y a une poétique dans l’espace.
Julien : Tu vois le travail de Shirley Jaffé ?
Lia : Pas du tout.
Julien : Elle peignait des formes abstraites qui s’imbriquaient les unes aux autres et quand on regarde de près, c’est un vrai jeu d’équilibre entre les couleurs, les éléments. Elle pouvait passer des mois à agencer l'œuvre pour arriver à sa finalité. Plus elle vieillissait et plus il y avait de blanc dans l’espace. C’est bizarre, je n’étais pas sensible à la peinture abstraite mais son travail me touche, il y a des gestes presque enfantins. Si on retirait un élément à la composition, ça partirait en sucette !
Lia : C’est toute la fragilité de l’équilibre.
Julien : Ça me fait penser aux mobiles de Calder aussi. Ce qui me fait flipper dans la vie, c’est la fragilité des choses, comment tout peut s’échapper. En fait, jusqu’à ce que je fasse de la céramique, c’était une grosse angoisse, mais avec la céramique, on se laisse surprendre par le médium, on n’a pas le choix. J’ai appris à accepter l’imprévu. Une fois qu’on l'accepte, ça change tout. Souvent, quand je sors une céramique du four, j’ai besoin de quelques heures pour l’accepter tel quel.
Lia : On projette beaucoup de choses dans la vie, la création en est une métaphore, on ne maîtrise pas tout.
Julien : Quand je crée, j’ai besoin de me remplir en amont, de me laisser presque déborder pour sortir un jet.
Lia : A quel moment arrives-tu à percevoir que tu es assez rempli ?
Julien : Je ne sais pas trop, je le sens au fond de ma gorge (rires) C’est une sensation plutôt agréable. Dans le processus créatif, voyager c’est hyper important aussi.
Lia : C’est vrai, ça régénère de changer de cadre, de rythme.
Julien : Ce que j’aimerais, c’est de pouvoir créer sans être mélancolique.
Lia : Je ne perçois pas de mélancolie quand on voit tes personnages pourtant.
Julien : Oui, c’est étrange, je ne dois pas être aussi mélancolique que je ne le pense (rires) Pourtant, quand je suis très joyeux, je n’arrive pas à créer, c’est bizarre. Alors, je me mets en condition mélancolique ! (Rires)
Lia : Evidemment, ça me parle, ça doit être mes origines portugaises. Contrairement à toi, quand je suis mélancolique, je regarderai plutôt le plafond que de créer même si, mes œuvres peuvent sembler mélancolique. Vaste sujet (rires)
Julien : Mon grand-père était un peintre du dimanche, il n’avait pas forcément de démarche artistique, je ne comprenais pas vraiment pourquoi quand j’étais plus jeune. Et finalement, je l’aime assez ce côté artiste du dimanche, ça débarrasse de tout le décorum du“je suis artiste”. D’ailleurs, je suis un céramiste du dimanche dans le sens où ma vie n’est pas entièrement dédiée à l’art. Le processus émerge de toutes mes activités, j’en ai besoin.
Lia : Je comprends, c’est une question d’équilibre, de gestion du temps. Si je ne menais pas ce projet d’entretiens qui me pousse à la rencontre, aux questionnements, je serai sans doute extrêmement mélancolique, dans une bulle.
Julien : En effet, mon boulot me fait aller vers les autres, c’est ce que je fais avec mon agence de com. Ce qui fait que dans mon travail créatif, j’ai moins besoin des autres, je n’ai pas besoin que l’on flatte mon ego. Ce qui est magique avec les années qui passent c’est de réaliser que tout ce qu’on a mis en place, c’est ce qui nous rend heureux.
Lia : Pour revenir à la dénomination “peintre du dimanche”, certaines choses ont changé, on assiste à une mutation des statuts, le milieu de l’art n’y échappe pas, de plus en plus de personnes cumulent des activités. On a encore du mal à l’accepter mais c’est une réalité.
Julien : L'appellation “peintre du dimanche” est souvent associée au côté dilettante, alors que ce n’est pas juste. C’est encore mon ami Laurent Goumarre qui m’a montré l’exemple, il est journaliste, prof à science Po, artiste et tout marche. Si tu fais les choses à fond et bien, où est le problème ?
Lia : C’était déjà le cas avec Cocteau, on le disait « touche à tout » et pourtant aujourd’hui c’est une référence, une source d’inspiration inépuisable. La revue Profane propose un changement de regard sur les pratiques parallèles.
Julien : C’est très intelligent, j’aime beaucoup leur positionnement. Je pense que ce n’est pas facile d’être touche-à-tout, on te le reproche toujours un peu.
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