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AUDREY DEMARRE
Artiste brodeuse
Nous nous suivions depuis quelques années sur Instagram et bien que nous connaissions des personnes en commun dans la “vraie vie”, nous ne nous étions pas encore rencontrées jusqu’à ce jour dans son atelier à Césure, les anciens locaux de l’université de Censier où j’avais étudié il y a de cela quelques années.
Après avoir été agent d’illustrateur.ices, Audrey Demarre se consacre à la broderie. Sur Instagram, elle n’hésite pas à partager ses coups de coeur et ses inspirations au même titre que ses créations. Audrey est une passionnée, elle brode des histoires, tisse les fils dans la lignée des femmes qui l’ont précédée.
Nous nous sommes donc retrouvées dans son atelier où nous avons parlé des diverses pratiques liées aux textiles, d’apprentissage et d’autodidactie, d’intuition et de maladresse, de transmission et des liens entre les générations.
Entre autres.












Lia : Qu’est-ce qui t’a amené à installer ton atelier à Césure ?
Audrey : Avant je faisais tout chez moi mais à un moment je voulais trouver un lieu pour trouver une forme de légitimité à ce que je fais.
Lia : Je comprends. La broderie autant que le collage, sont encore considérés comme des pratiques du quotidien, des passe-temps, au mieux des arts mineurs.
Audrey : Tu as cette sensation pour le collage ?
Lia : Je l'ai constaté même si ça change doucement, on trouve des collages en galerie mais le milieu de l'art reste frileux, en France particulièrement. Sans doute parce que le collage n'est pas académique, il n'y a pas d'apprentissage de cette technique, ça n'aurait pas de sens d'ailleurs.
Audrey : Justement, c'est ce que je trouve très intéressant. Pour moi, le collage a toujours eu un aspect presque politique et novateur, je l'associe à des mouvements d'avant-garde, dada, punk, soviétique et à la musique. Comme une déconstruction et une reconstruction de l'espace.
Lia : Complètement, d'ailleurs, la pratique du collage ne nécessite pas de moyen, il s'agit principalement de récupération, de faire avec les moyens du bord.
Audrey : C'est même souhaitable, ça devient une force de créer soi-même les moyens.
Lia : L'apprentissage de la broderie est souvent considéré comme une pratique féminine liée à la transmission.
Audrey : Il y a toujours eu une forme de condescendance face à la broderie, moins aujourd'hui, ça change comme le mouvement autour des femmes change aussi. Ça fait pas super longtemps que je m'intéresse au textile mais les gens mélangent tout, le tissage, le canevas, la broderie, le patchwork, la couture, le tricot, le crochet... C'est lié au manque de représentations de ces différentes techniques. Sans doute parce qu'il y avait un rapport utilitaire, domestique, féminin... Tout ça fait que l'art textile a eu du mal à rentrer dans les musées. Tu vois l'exposition avec les œuvres d'Anni Albers, il y avait encore son mec, c'est incroyable. Je me demandais pourquoi les deux n'avaient pas été séparés, alors qu'il y avait largement de quoi faire juste avec les œuvres d'Anni. Sheila Hicks est peut-être l'une des rares à avoir eu sa propre exposition...
Lia : Ça me fait penser à Valentine Schlegel connue, tardivement, pour son travail de sculptures mais qui a également dessiné des costumes pour les premiers festivals d'Avignon, une exposition à Sète présentait les pièces, mais c'est un pan de son histoire que peu connaissent.
Audrey : Je connaissais ses cheminées dingos et ses sculptures mais pas ces vêtements.
Lia : Sans doute par son aspect utilitaire également, la céramique avait aussi connu une forme de mépris jusqu'à ce que ça revienne au devant de la scène, jusqu'à l'overdose. L'art textile commence à émerger, on cherche une autre matérialité.
Audrey : Oui, je sens aussi que ça revient, il y a plusieurs facteurs, le fait que les femmes reviennent au devant de la scène, l'arrivée de l'Intelligence artificielle... Il y a une envie d'aller vers des choses plus artisanales, plus maladroites, plus dans le geste. J'ai l'impression que l'un appelle l'autre.
Lia : Oui, comme une symétrie inversée. La maladresse donne une forme de relief à l'œuvre, ça révèle la présence de l'artiste, de l'être humain.
Audrey : Oui, on a besoin de relier le travail à la personne qui est derrière, je l'avais déjà constaté quand j'étais agent d'illustrateurs. C'est l'idée qu'on a besoin d'incarnation. Vaste sujet ! Pour revenir au textile, j'ai l'impression qu'il y a une ouverture, moins de condescendance. Je viens de terminer un livre sur la broderie qui sortira en juin avec les éditions de la Martinière, alors pas du tout historique, je ne suis pas historienne mais autour des gens que j'aime.
Lia : Ce que tu partages déjà énormément sur instagram ?
Audrey : C'est sans doute pour ça qu'on est venu me chercher, sur cette curation. Sur 43 brodeurs brodeuses, du japon, des Etats-Unis, d'Afrique... Même si majoritairement ce sont des femmes, il y a aussi des hommes. Je voulais montrer une grande variété de techniques, et ce qui est drôle, c'est qu'à 90%, la plupart des artistes sont autodidactes.
Lia : Ça ne m'étonne pas !
Audrey : Il y a un gouffre entre ceux qui ont appris et les autodidactes. C'est l'école de la rigueur quand tu fais le crochet Lunéville ! En parlant de ça, j'ai failli suivre une formation à l'école Lesage et je ne sais plus pourquoi mais ça ne s'est pas fait. Et à postériori, je me suis dit que j'aurais été complètement malheureuse dans ce cadre rigide. Moi, ce qui m'intéresse, c'est de virer le cadre, d'inventer mes propres points, si tu tournes mes broderies c'est moche à l'envers, c'est le bazar. Je ne pense pas que ça aurait été bénéfique pour moi de faire cette formation. J'ai compris que tu travailles toujours avec une image en référence et que tu travailles ton ouvrage à l'envers, c'est particulier ! Il n'y a aucune part à l'improvisation, après c'est pour apprendre, tu peux te servir de techniques acquises pour aller vers des choses que tu veux créer. Mais passer par ces stades techniques au millimètre près, ça ne me correspond pas. Moi, je ne sais absolument pas où je vais. Je fais en créant. Des fois, j'ai un vague croquis mais ça reste extrêmement intuitif. Le moment décisif où ça se termine, ça reste très mystérieux. Pour moi, de ne pas savoir pourquoi, c'est précieux.
Lia : C'est tout le mystère de la création, ça nous dépasse. Quand l'œuvre fait œuvre, il y a comme une évidence.
Audrey : C'est drôle, quand je brode, j'ai une autre personnalité que celle que j'ai dans la vie. Je n'hésite pas, je ne suis jamais affolée par un travail que je dois faire, alors que dans la vie, tout m'affole, je me noie dans un demi verre d'eau ! (rires) Avec la broderie, je ne m'angoisse jamais, je ne reviens jamais en arrière.
Lia : Peut-être aussi parce que ton processus est libéré de la technique ? Tu suis le fil instinctif.
Audrey : Oui, complètement. Avec le temps ! Au début, je ne faisais que des coussins pour cacher le verso et finalement ce sont les gens qui m'ont dit "Tu t'en fous". C'était un cheminement en rapport avec les gens. Certains me disaient que c'est naïf, d'autres voient des esquisses, il y a toujours quelque chose de pas finalisé, je suis à la lisière de l'enfantin et du naïf et ça me va très bien. Des femmes qui m'ont précédées, que ce soit ma mère, mes grand-mères, et mon arrière-grand-mère Irma, j'ai imaginé que ça venait de cette généalogie de femmes avant moi. Irma était une grande couturière à la belle époque, elle avait commencé à travailler dès l'âge de 13 ans dans les ateliers. C'est un personnage que j'ai à peine connu, elle est décédé quand j'avais deux ans, mais que j'ai idéalisé. Je ne sais pas si les femmes qui m'ont précédé ont fait de la couture volontairement ou parce qu'on leur avait mis une aiguille entre les mains, mais moi, je l'ai choisi après avoir eu un métier plus intellectuel, je suis revenue à ça. Mes sujets tournent beaucoup autour des femmes et j'ai décidé qu'elles m'avaient passé le fil, comme si ma main était guidée. Un équilibre qu'il ne faut pas trop toucher. Comme si c'était moi et pas moi. D'ailleurs, la notion d'auteure ne m'intéresse pas trop, je ne signe jamais mes broderies même si je revendique complètement ce que je fais. Je vais être très atteinte si les gens détestent ce que je suis mais pas s'ils n'aiment pas ce que je fais, il n'y a pas de problème. Je me sens relativementprotégée de ce que les gens pensent de mon travail.
Lia : C'est intéressant, tu ne places pas ton égo dans la pratique.
Audrey : Oui, après, je suis très fière de ce que je fais. C'est un cadeau génial de pouvoir faire ce qu'on aime et de pouvoir en vivre. Je le vis comme une chance. De me dire que quoi qu'il arrive, j'aurais toujours cet espace temps de création dans ma vie, c'est une consolation permanente.
Lia : Comme tu le dis justement, c'est un espace temps, que ce soit la broderie, le collage ou l'écriture, finalement, on peut le faire n'importe où et avec peu de moyen, c'est une grande liberté.
Audrey : En parlant du temps, pour moi, c'est un faux problème. Même si je ne sais pas toujours combien de temps je vais prendre, finalement j'arrive toujours à faire ce que je dois faire.
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