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STEPHEN ELLCOCK
collectionneur, alchimiste des archives, écrivain.
La première fois que nous avions échangé virtuellement, c’était en 2020, il préparait l’ouvrage Jeux de mains aux éditions Choses Communes et m’avait demandé s’il pouvait y placer un de mes collages datant de 2011, une archive qu’il avait déniché et que j’aurais presque oublié s’il ne l’avait pas ravivé. Depuis, il a publié La danse cosmique, Underworld, dans lequel apparaît un autre collage, et tout fraîchement Éléments édités par Thames & Hudson.
Nous nous sommes retrouvés juste avant sa signature à la librairie Sans Titre, malgré la neige et les grèves, et nous avons discuté du rapport avec les images analogiques et numériques, d’assemblages, de processus de recherches, de synesthésie mais également de notre rapport aux livres, aux réseaux sociaux… Entre autres.












Lia : Vous êtes un collectionneur d’images, vous êtes presque une encyclopédie visuelle ! A quel moment avez-vous commencé à glaner des images ?
Stephen : J’ai collecté des images depuis toujours. Quand j’étais enfant, je coupais les images dans les livres, magazines, journaux... Je mettais les images dans des boites. Il y avait des centaines et des centaines d’images, des photographies, des bandes-dessinés, des dessins, des peintures. Je les mettais au sol et je réalisais des assemblages.
Lia : Vous faisiez aussi des scrap-books ?
Stephen : Oui, il m’arrivait de concevoir quelques scrap-books mais la plupart du temps, je disposais les images pour les organiser et les ré-organiser. J’ai toujours eu cette obsession des images et de leur classifications.
Lia : Comment êtes-vous passé de la collection d’images analogiques aux images numériques ?
Stephen : J'ai été hospitalisé pendant quelques semaines, mais il est plus juste de dire que j'ai été invalide, cloué au lit, immobilisé et isolé à la maison pendant plusieurs mois. C'est à ce moment-là que j'ai été persuadé ou contraint de rejoindre Facebook pour atténuer l'isolement et l'aliénation et pour me reconnecter au monde extérieur. Au début, j’étais réticent mais finalement, je m’y suis intéressé et là, j’ai reconnecté avec des personnes que je n’avais pas vu depuis longtemps puis avec des gens plus connus à travers le monde d’Iggy Pop à Grâce Jones, des personnes qui sont très vite partis des réseaux sociaux à force d’être harcelé. J’ai réalisé qu’avec Facebook, il pouvait y avoir une interaction avec des personnes de tous horizons, que je pouvais partager des images et échanger autour des images. Je travaillais pour un éditeur de livres d’art, j’avais accès à une base de données visuelles, j’ai commencé à créer des albums sur Facebook avec une classification des images, c’était comme faire des collages avec une infinités d’archives.
Lia : C’est intéressant que vous ayez commencé à extraire des images des livres dès l’enfance et qu’aujourd’hui, vous collectiez des images archives digitalisée pour les replacer dans des livres.
Stephen : J’ai mis environ 7 ans pour éditer mon premier livre.
Lia : 7 ans, comme l’âge de raison !
Stephen : Certains éditeurs m’avait contacté pour publier des ouvrages mais sans réellement saisir mon intention, ce qui les intéressaient c’était le nombre de mes Followers. J’ai eu plusieurs rendez-vous avec des éditeurs importants mais ce n’était pas concluant, ils ne saisissaient pas le processus derrière les collections et moi, je tenais à garder mon intégrité.
Lia : Aujourd’hui, vous êtes perçu comme un archéologue des images. Des images porteuses de sens par ce qu’elles véhiculent historiquement et symboliquement. Vos ouvrages se présentent comme des cadavres exquis constitués d’archives visuelles de provenances diverses autant géographiques que temporelles.
Stephen : Il y a toujours une correspondance entre les images, un sens qui les lient entre elles. Ça m’intéresse de créer des mixes entre les diverses périodes historiques, entre des artistes classiques et des artistes contemporains, entre des artefacts archéologiques et des illustrations scientifiques, botaniques, anatomiques... J’essaye de créer une carte de la conscience humaine à travers les images. Je sais que c’est ambitieux ! (Rires) Et avec les livres, il y a toujours une restriction avec le nombre de pages, je fais ce que je peux.
Lia : A quel moment décidez-vous qu’un ouvrage est terminé ?
Stephen : Ce n’est pas toujours évident, ça ne l’est pas pour moi-même. C’est presque un processus magique, il n’y a pas de raison formelle pour qu’une collection se termine.
Lia : Je suppose que c’est similaire à la réalisation d’une oeuvre, on ne sait pas toujours pour quelle raison, elle est finalisée. Il s’agit d’une épiphanie, une forme d’équilibre qui devient une évidence.
Stephen : Je dirais que parfois ce sont les images qui me choisissent, elles surgissent comme une évidence !
Lia : Parmi toutes les images auxquelles nous avons accès aujourd’hui à travers les réseaux sociaux, un peu comme une boite de pandore, ne vous sentez-vous jamais submergé ?
Stephen : Si parfois, je m’y perds ! (Rires) Il m’arrive de perdre la notion du temps, de ne pas en dormir, c’est une recherche permanente, j’adore ça. Je planifie plusieurs livres en avance, ma tête est remplit de dossiers, c’est un système très personnel.
Lia : Votre esprit doit être constamment stimulé. Vos rêves sont-ils imprégnés de toutes les images que vous visionnez ?
Stephen : Oui, je rêve beaucoup, parfois ce sont des rêves parfaitement banals, parfois presque magiques, parfois un mixe des deux.
Lia : Il m’arrive de me demander si il y a encore un sens de créer de nouvelles images...
Stephen : Je pense qu’il est important de trouver des racines aux images, d’en extraire le sens à travers le chaos, de composer avec ce qui existe.
Dans mon processus pour réaliser un livre, les images ont du sens quand elles avoisinent d’autres images, elles n’ont pas de sens individuel mais collectif bien que chacune à une place bien précise. Quand tu fais du collage, c’est un peu ça, tu extrais des éléments d’une image pour l’ajouter à une autre. C’est un peu comme un arrangement, un jeu.
Lia : Absolument ! Je considère le collage comme un puzzle et toute création est comme un puzzle finalement. Quand je parcours vos livres, j’y perçois presque une partition musicale, je crois que c’est apparu comme une évidence avec l’ouvrage de la Danse Cosmique.
Stephen : Intéressant, ça me parle. J’avais été musicien avant de travailler pleinement avec les images. J’adore composer, arranger et c’est ce que je fais aujourd’hui quand je prépare un livre avec les images collectées.
Lia : Quand on écoute une musique, il nous arrive de voir des images mentales, d’imaginer un univers, ça arrive plus rarement d’entendre une mélodie, un son, un cri en regardant une image.
Stephen : Oui, la synesthésie ! Absolument, c’est passionnant.
Lia : Sur les réseaux, il y a souvent cette double lecture, visuelle et sonore. Parfois, ça rappel un peu Babel, ce n’est pas toujours évident de garder une distance face à la doua visuelle et à la cacophonie.
Stephen : Oui, en effet, je pense que les personnes créatives ont une place particulière au sein de ce nouveau Babel, une place qui fait sens, qui donne du sens à travers le chaos.
Lia : Peut-être que les créatifs permettent des échappées en proposant d’autres formes de langages, moins autoritaires ?
Stephen : Absolument, contrairement aux relations sociales dictées par les pouvoirs politiques. Grâce à Instagram, j’ai eu la chance de pouvoir être en contact avec des personnes à travers le monde, en Iran, en Turquie, en Grèce... Des personnes avec qui j’ai plus en commun qu’avec des personnes qui vivent dans ma rue. C’est essentiel de pouvoir échanger avec des personnes à travers le monde qui vivent une réalité qu’aucun média ne pourrait diffuser. C’est magnifique de pouvoir communiquer directement avec d’autres personnes. Grâce à Instagram, j’ai pu rencontrer des personnes, partager mes archives, éditer des livres, je suis reconnaissant envers mark Zuckerberg, un peu comme Faust ! (Rire)
Lia : Vous êtes un peu un alchimiste du numérique en effet (rire) Concernant la matérialité des images à l’heure du digital, on pense forcément aux livres, aux supports imprimés. Même si vous collectez des images numériquement, vous réalisez des livres. Collectionnez-vous aussi les livres ?
Stephen : Oh oui ! C’est une addiction. J’ai toujours eu des centaines de livres même quand la situation financière de ne le permettais pas.
C’est intéressant de constater qu’il y a de plus en plus de librairies indépendantes qui existent et qui ouvrent malgré les réseaux sociaux.
Lia : Comme vous, j’ai toujours eu une appétence pour les livres, je ne pourrais pas vivre sans livres. D’ailleurs, même quand on a pas d’argent, on est capable d’en acheter sans se sentir coupable.
Stephen : Je pense que les livres que l’on ne lit pas sont aussi important que les livres qu’on a lu. Je ne pourrais pas lire tous les livres que je souhaiterai, une vie, même deux vies ne suffirait pas.
Lia : Je me sens parfois coupable de ne pas lire tous les livres que je souhaiterais. Comment le vivez-vous ?
Stephen : J’ai connu ce sentiment mais je ne ressens plus de culpabilité, j’ai appris à ne plus stresser à ce sujet.
Lia : Vous avez raison, la vie est trop courte pour avoir des regrets.
ENGLISH VERSION
Lia: You're an image collector, almost a visual encyclopedia! When did you start gleaning images?
Stephen: I've been collecting images for as long as I can remember. When I was a child, I used to cut out images from books, magazines, newspapers... I used to put the images in boxes. There were hundreds and hundreds of images, photographs, comic strips, drawings, paintings. I'd put them on the floor and assemble them.
Lia: Did you also make scrap-books?
Stephen: Yes, I occasionally designed a few scrap-books, but most of the time I just laid out the images to organize and reorganize them. I've always had this obsession with images and their classification.
Lia: How did you go from collecting analog images to digital ones?
Stephen: I was in hospital for a few weeks but it is more accurate to say that I was invalided , bedridden, immobilised and isolated back at home for several months and that's when I was persuaded or coerced into joining Facebook to alleviate the isolation and alienation and to reconnect with the wider world again. At first, I was reluctant, but eventually I got interested, and that's when I reconnected with people I hadn't seen in a long time, and then with more famous people from all over the world, from Iggy Pop to Grâce Jones, people who had very quickly left the social networks because of their harassment. I realized that with Facebook, there could be interaction with people from all walks of life, that I could share images and exchange ideas around images.
I was working for an art book publisher, I had access to a visual database, and I started creating albums on Facebook with a classification of images, it was like making collages with an infinite number of archives.
Lia: It's fascinating how you started out as a child extracting images from books, and now you're collecting digitized archive images to put back into books.
Stephen: It took me about 7 years to publish my first book. A number of publishers had contacted me about publishing books, but they didn't really understand my intention; what interested them was the number of Followers I had. They didn't understand the process behind the collections, and I wanted to keep my integrity.
Lia: Today, you're seen as an archaeologist of images. Images that carry meaning because of what they convey historically and symbolically. Your works are like exquisite cadavers, made up of visual archives of diverse origins, both geographical and temporal.
Stephen: There's always a correspondence between images, a meaning that links them together. I'm interested in creating mixes between different historical periods, between classical and contemporary artists, between archaeological artifacts and scientific, botanical, anatomical illustrations... I'm trying to create a map of human consciousness through images. I know it's ambitious! (Laughs) And with books, there's always a restriction with the number of pages, so I do what I can.
Lia: At what point do you decide that the book is finished?
Stephen: It's not always obvious, and it's not obvious to me. It's almost a magical process, there's no formal reason for a collection to end.
Lia: I suppose it's similar to creating a work of art - you don't always know why it's finished. It's an epiphany, a form of balance that becomes self-evident.
Stephen: I'd say that sometimes it's the images that choose me - they just pop up like a matter of course!
Lia: With all the images we have access to on social networks today, like a Pandora's box, do you ever feel overwhelmed?
Stephen: Yes, sometimes I do! (Laughs) Sometimes I lose track of time, I can't sleep, it's a constant search, and I love it. I plan several books in advance, my head is full of files, it's a very personal system.
Lia: It must continually stimulate your mind. Are your dreams imbued with the images you see?
Stephen: Yes, I dream a lot, sometimes they're perfectly ordinary dreams, sometimes they're almost magical, sometimes they're a mix of both.
Lia: Sometimes I wonder if there's any point in creating new images...
Stephen: I think it's important to find roots for images, to extract meaning from chaos, to deal with what exists.
In my book-making process, images make sense when they're next to other images; they don't make sense individually, but collectively, even though each has its own specific place.
When you make a collage, it's a bit like that: you extract elements from one image to add to another. It's like an arrangement, a game.
Lia: Yes, I think of collage as a puzzle, and when I look at your books, I can almost see a musical score, and I think this became obvious with the Cosmic Dance book.
Stephen: Interesting, it speaks to me. I'd been a musician before I started working fully with images. I love composing, arranging and that's what I do today when I prepare a book with the images I've collected.
Lia: When we listen to music, we sometimes see mental images and imagine a universe, but it's less common to hear a melody, a sound or a cry while looking at an image.
Stephen: Yes, synesthesia! Absolutely, it's fascinating.
Lia: Nowadays, on networks, there's often this double reading, visual and sound. It's not always easy to keep a distance from the visual doua and cacophony.
Stephen: Yes, indeed, I think creative people have a special place in this new Babel, a place that makes sense, that gives meaning through chaos.
Lia: Perhaps creative people provide a way out by proposing other, less authoritarian forms of language?
Stephen: Absolutely, unlike social relationships dictated by political powers. Thanks to Instagram, I've been lucky enough to be able to get in touch with people all over the world, in Iran, Turkey, Greece... People with whom I have more in common than with people who live on my street. It's essential to be able to talk to people all over the world who are living a reality that no media could broadcast. It's wonderful to be able to communicate directly with other people. Thanks to Instagram, I've been able to meet people, share my archives, publish books, I'm grateful to mark Zuckerberg, a bit like Faust! (Laughs)
Lia: You're a bit of a digital alchemist indeed (laughs) When it comes to the materiality of images in the digital age, we inevitably think of books and printed media. Even though you collect images digitally, you also make books. Do you also collect books?
Stephen: Oh yes! It's an addiction. I've always had hundreds of books, even when my financial situation didn't allow it.
It's interesting to see that more and more independent bookshops are opening up, despite social networking.
Lia: Like you, I've always had an appetite for books, and I couldn't live without them. In fact, even when we don't have any money, we're able to buy them without feeling guilty.
Stephen: I think the books you don't read are just as important as the books you do read. I couldn't read all the books I'd like to, a lifetime, even two lifetimes wouldn't be enough.
Lia: I sometimes feel guilty for not reading all the books I'd like to. How do you feel about that?
Stephen: I've had that feeling, but I don't feel guilty about it anymore; I've learned not to stress about it.
Lia: You're right, life's too short to have regrets.
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