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SHAYNA KLEE

artiste chanteuse, performeuse ana Purple Palace

Avec Shayna, nous étions en contact sur Instagram jusqu’à ce que je l’invite à ma lecture poétique chez Delpire en décembre dernier. D’une coïncidence à une autre, nous réalisions que nous sommes voisines de quartier et qu’elle avait été l’étudiante de mon ami Emile Degorce-Dumas. Le monde est petit et fait de synchronicités qui rendent la vie pétillante. L’univers plein d’exubérance à l’accent anglophone de Shayna m’a tout de suite séduit me rappelant à la fois Coco Rosie et Klaus Nomi.

Nous nous sommes retrouvées dans son appartement immaculé de lumière, sous les toits du treizième arrondissement, où nous avons parlé de l’art de la scène, de travestissements, d’amusements, du basculement entre deux langues et de Nina Hagen…

Entre autres.

Lia : Ton appartement est tellement lumineux, ça doit être inspirant. 

Shayna : Oui, cet appartement appartenait à un cinéaste qui y vivait pendant 20 ans et avant lui, c'était un peintre. Le sol a été repeint en blanc pour camoufler les taches de peinture. 

Lia : On peut tout à fait imaginer qu'un peintre en avait fait son atelier. Tu fais aussi de la peinture?

Shayna : Oui, mais j'aime avoir différents lieux de travail. J'ai hésité à travailler chez moi mais quand je fais de la peinture ou de la sculpture ça devient vite salissant. J'avais mon atelier dans un ancien couvent mais il y avait des souris donc maintenant je cherche un nouvel espace. 

Lia : Oui, ça dépend aussi des pratiques. 

Shayna : Toi, tu vis et tu travailles dans le même espace ? 

Lia : Oui, je ne pourrais pas dissocier les deux pour le moment. Je vis avec ma fille et je profite souvent de son sommeil pour travailler. 

Shayna : Je suis nocturne, je travaille plutôt la nuit, j'adore la nuit. Toi aussi ?

Lia : La nuit mais le matin, j'aime me lever aux aurores, vers 5h / 6 h. 

Shayna : Wow ! Quand tout le monde dort. 

Lia : Ton univers me fait penser à un mix entre Coco Rosie et Nina Hagen. Parles-moi un peu de Purple Palace. 

Shayna : Oh merci, j'apprécie beaucoup les Coco Rosie et Nina Hagen ! Purple Palace, c'est un projet personnel et j'invite des musiciens à contribuer régulièrement. Actuellement, j'ai eu résidence à Mains d'œuvres, ça donne accès à un studio de répétition et d'enregistrement, c'est super. Je crée jusqu'à ce que je trouve l'inspiration, je ne crois pas en cette idée d'attendre le. parfait moment pour créer, parfois il faut juste se lancer ! Je crois qu'il faut s'amuser sans forcément attendre des résultats, j'ai besoin de m'amuser pour me connecter à quelque chose de magique. 

Lia : Il t'arrive de chanter en français, avec ton accent c'est absolument charmant !

Shayna : Beaucoup de français chantent en anglais, ça leur permet de se détacher de ce qu'ils disent et pour moi, c'est un peu pareil, quand je chante en français, je dis ce que je peux, ce que je veux de manière plus instinctive. C'était marrant, j'avais écrit une chanson qui s'appelait "sauvage" et après l'avoir enregistré je pensais que "sauvage" c'était masculin alors que j'avais chanté "une sauvage" mais on m'a rassurée en me disant qu'on pouvait aussi le mettre au féminin. 

Lia : Les petites erreurs de langue deviennent charmantes lorsqu’elles sont émises par les étranger.e.s. Les français sont plus indulgents avec les étrangers qui font des fautes qu'avec des français. 

Shayna : Parfois, on me dit de ne pas trop mélanger l'anglais et le français alors que c'est justement la manière dont je vis tous les jours, en bilingue, je ne peux pas faire autrement. C'est une manière de partager mon expérience.

Lia : La musique, le texte chanté en musique, devient universelle. Combien de chansons anglaises avons nous fredonné avant même d'apprendre la langue et qui pourtant ont teinté nos souvenirs. Liés aux mélodies, les émotions prenaient le pas sur le sens premiers des mots. Tu fais également des performances filmées ?

Shayna : Oui, d'ailleurs, j'ai commencé à faire des vidéos, des performances et c''est après une rupture difficile que j'ai commencé à faire de la musique, j'avais besoin de lier différents univers. Je pense que tout est lié, tu le penses aussi ?

Lia : Oui bien sûr, il existe des passerelles entre les pratiques. Dans le processus créatif, on est amené soit à révéler des liens existants soit à en créer de nouveaux. C'est l'une des raisons aussi pour lesquelles ton travail m'a touché, tu n'hésites pas à tisser des liens entre tes talents. J'aperçois l'affiche de Klaus Nomi, je l'adore, il m'a aussi beaucoup inspiré. 

Shayna : J'adore les artistes qui se mettent vraiment dans la peau de leur personnage !

Lia : Comme Nina Hagen, on y revient !

Shayna : Oui ! Attends, je vais te chercher une affiche de Nina Hagen, elle est très expressive ! (rires) Elle se détachait de son égo en se déguisant, en changeant ses cheveux. 

Lia : Hyper radical, punk. Je vois une affiche de Klaus Nomi qui m’a aussi inspirée. Et pourtant, même quand on se travestit, on montre une facette de soi, Certes, une face cachée mais qui fait partie de la personnalité. 

Shayna : Mettre un masque, se déguiser, ça nous permet d'aller vraiment au fond, on se détache de notre égo. Quand on est sur scène, on est plus qu'un corps humain, on partage une création. Je vois ça comme un jeu, un spectacle où on peut montrer les choses différemment. 

Lia : Lors d'une conversation avec Julien Michaud, on parlait des masques dans nos rôles sociaux. Sans porter littéralement un masque, on adopte des attitudes en public pour dépasser la gêne, la timidité... Alors sur scène, dans le cadre d'une représentation, on joue forcément un rôle.

Shayna :Avec le mot «masque», c'est bizarre, on a l'impression de cacher quelque chose mais pour moi, ça révèle plutôt que ça ne cache. Un masque permet de devenir autre chose. En termes de créativité, c'est très important de pouvoir se dire qu'on va s'amuser. J'aime aller au fond des choses et partager cette exploration avec le public, j'ai envie que les gens vivent quelque chose pas seulement qu'ils assistent à un spectacle. 

Lia : Je comprends, le masque, le travestissement te donne une liberté. Nous sommes des êtres de contradictions, on s'étonnera toujours de ce que l'on est, de ce que l'on est capable de faire. 

Shayna : Et toi, quand tu as fait la lecture poétique, c'était un peu une performance, comment l'as-tu vécu ? 

Lia : Je m'étais posée la question de savoir s'il fallait me déguiser pour oser ou rester moi-même pour garder une certaine sobriété. J'ai opté pour la deuxième option. Après, j'avais les yeux rivés sur la feuille. Le public me tétanise (rires) J'admire la capacité des chanteurs, des comédiens à faire face au public. 

Shayna : Si je devais me présenter comme je suis sans aucun artifice, j'aurais sans doute le même sentiment, ce serait trop Raw. Quand on se déguise, on est là mais on ne peut pas nous toucher directement. Je me rappelle la première fois que j'étais sur scène, c'était en Islande où j'avais fait une résidence, en faisant un test, je m'étais filmée pour voir ce que ça donnait. Sur la vidéo, je semblais rigide, alors je me suis dit qu'il fallait me lâcher, que je rentre dans un espace de jeux. Il faut trouver la bonne entrée pour se sentir bien et avoir confiance en soi. Le public n'aime pas être face à quelqu'un de mal à l'aise. 

Lia : En effet, lorsque le corps est vecteur de création, l'écho avec le public est direct. Alors que les artistes plasticiens se détachent de leurs œuvres une fois créées et exposées, cette matérialité fait le pont entre le public et l’artiste. c'est très différent. 

Shayna : Oui, c'est juste, je n'avais pas réalisé non plus avant. Je pense que c'est aussi pour cette raison que la musique m'avait attiré après avoir fait des arts plastiques. Je me retrouvais souvent seule pour créer alors que faire de la musique, ça te pousse à collaborer avec d'autres personnes. J'avais toujours été indépendante et je pense aussi que dans la vie il faut surmonter des obstacles pour grandir, et l'obstacle que je devais surmonter, c'était de travailler avec d'autres personnes et de leur faire confiance. 

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