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SACHA FLOCH POLIAKOFF
artiste, illustratrice.
Issue d’une lignée d’artistes, Sacha n’en a pas moins son propre univers. Entre aquarelles, dessins et collages, on retrouve quelque chose de familier dans le travail pictural de Sacha, quelque chose qui réveille notre âme d’enfant et nous invite à plonger dans un monde parallèle où lignes claires et touches de couleurs donnent le ton.
Nous nous sommes retrouvées dans son atelier suspendu sous les toits, entourées d’objets comme autant de témoins de vies passées.
Nous avons parlé d’héritage artistique, des moments d’exaltation et de doutes, de diverses manières d’affûter son regard, de la finesse des ébauches, de la magie des rébus, de Rudyard Kipling, de la solitude et des vertus de l’ennui…
Entre autres.











Lia : On se retrouve aujourd'hui dans l'atelier de ton grand-père, qui est aujourd’hui aussi le tien, peux-tu me parler de ce lieu qui semble chargé d'histoire ?
Sacha : Oui, c’est un lieu qu'il a imaginé de bout en bout, c'est l'atelier idéal à mes yeux. Mon grand-père a fait mille choses dans sa vie. Il a été assistant de Godard, a fait des roman-photos, a réalisé un film d’animation, un péplum en stop-motion, a toujours peints, dessiné, et il a créer dans les années 80 une marque de figurines dans la lignée des soldats de plomb qui est aujourd’hui une référence, les Pixi ; mais il a aussi dédié sa vie à défendre l'œuvre de son père, mon arrière-grand-père, le peintre Serge Poliakoff. À mes vingt ans, quand je suis rentrée aux Beaux-Arts de Paris, cet atelier sous les toits est devenu en parti mon appartement, mon grand-père travaillait en haut, moi en bas, c'était tellement charmant de l'entendre s’affairer à l’étage, le son de sa radio qui s’entremêlait avec ma musique. À l’heure du thé, nous nous retrouvions dans mon petit salon pour discuter. Nous sommes très complices.
Lia : Vous êtes artistes de générations en générations...
Sacha : Oui et nous sommes très fusionnels, nous formons un clan. Nous avons des origines écossaises, ce qui m’autorise à utiliser ce terme, et c’est notamment pour ça que j'ai fait mon mémoire des Beaux-Arts sur le tartan. Je suis née dans du tartan pour ainsi dire, j'en ai porté toute ma vie, mon grand-père porte le kilt à la maison, ma mère et ma grand-mère un sash et une étoffe McGillivray pour les grandes occasions. J'avais déjà un amour inconditionnel pour ce motif à carreaux au moment d'écrire ce mémoire mais je me suis rendue compte en l’étudiant à quel point le tartan était extraordinaire. Il y a tant de références, Bonnie Prince Charlie, Otto Dix, Louise Bourgeois, Magritte, Mary Cassatt, les Punks, les Mods, Vivienne Westwood, Alexander McQueen, les Maasaï… Je travaille à présent sur un livre.
Lia : C'est fabuleux ! J'ignorais totalement ce pan de tes origines.
Sacha : Oui, c'était du côté de mon arrière-grand-mère, la femme de Serge Poliakoff, elle était d'origine galloise, écossaise, anglaise, un peu irlandaise aussi. J'ai de la famille éparpillée dans tous les pays anglo-saxons, jusqu’à Hawaï. Même si on ne se voit pas, nous gardons des liens très tendres. J’ai grandi en ayant l’image de mes arrière-grand-parents au-dessus de nous, et mon grand-père, Alexis, s’est un peu sacrifié pour défendre leur mémoire. Je sais qu’une partie de ma vie sera aussi dédiée à ça. Il y a des peintures de mon arrière-grand-père dans le monde entier et quand je tombe sur l'un de ses tableaux dans un musée, c'est une émotion étonnante, comme si je tombais sur un membre de ma famille. Ce sont des retrouvailles.
Lia : En effet, l'âme de l'artiste continue de vivre à travers ses œuvres... C'est une chance que ton grand-père s'en soit occupé, tu évoquais la notion de sacrifice, en effet, permettre de préserver la mémoire demande un dévouement et une humilité dont peu de personnes sont capables malheureusement.
Sacha : Oui, c’est un devoir et un honneur pour lui de veiller sur l'œuvre de son père, et ce sacrifice, s’il l’a fait, c’est aussi pour nous permettre de nous accomplir chacun de notre côté, ses enfants et petits-enfants. Mais nous sommes malgré tout tous très impliqués dans ce travail, il nous apprend afin de reprendre le flambeau un jour. Ma mère a écrit un texte sur lui disant qu'il a passé sa vie à vouloir nous faire plaisir, et cela par le biais de dessins, constructions, jeux, chasses au trésor… Quand elle était petite fille, il lui avait fabriqué une petite roulotte, d'une beauté, d'un charme ! Un peu à la manière du cirque de Calder. Il m'a transmis cela, ce besoin d’inventer et créer pour faire plaisir à ceux que nous aimons. La peinture, l'art moderne, l'art contemporain font partie de ma vie autant que l'illustration. Des illustrateurs de livres d'enfants comme Beatrix Potter, Edward Ardizzone, Edward Bawden, Eric Ravilious, Saul Steinberg m’ont formé et tellement fait rêver. Leurs traits, tous différents, sont d'une justesse, d'une élégance. Un enchantement, un réconfort ultime. Toutes ces références, ces inspirations, c'est une manière de forger son regard. Ce vers quoi je cherche à tendre. À travers mes formes en bois en noirs et blancs, cette théière derrière nous par exemple, c’est un peu la ligne claire que je reprends, un style graphique qui me permet de me concentrer sur mon sujet sans me laisser distraire par la couleur ou l’anecdotique, mais depuis mes 18 ans, je fais tout pour m'en éloigner à vrai dire, pour aller vers un trait plus léger et vivant, notamment dans mes illustrations, bien que je ne puisse renier ce trait noir épais et mythique qui fait aussi partie de moi.
Lia : Ne peut-on pas se permettre d'aller et venir d'un style à un autre ? N'est-ce pas lié à des périodes, des cycles ?
Sacha : Oui, cette ligne est là mais je tiens à garder la spontanéité d'un croquis. C'est ce qu'il y a de plus important pour moi, c'est que ce ne soit pas simplement de grands dessins mais que ces grands formats soient similaires à de tout petits croquis. Il y a quelque chose d'extraordinaire dans la finesse des ébauches, que l'on perd parfois dans la peinture finale. Je trouve ça fascinant, cette différence entre ces deux étapes. Des petites choses que l'on perd et d'autres choses qui apparaissent, ça fait partie du jeu.
Lia : Tu parlais de spontanéité, il y a quelque chose de presque juvénile dans le fait d'exprimer, de matérialiser une idée, une vision. C'est en effet magique d'avoir accès à cette spontanéité. Tu évoquais des illustrateurs qui t'inspirent, as-tu pour projet d'illustrer des livres pour enfants ?
Sacha : Je travaille sur plusieurs livres, dont un avec mon grand-père, les aventures d’une petite fille. Evidemment, ça fait partie de mes rêves mais c'est très dur de jongler entre mes commandes d’illustrations et mon travail d'artiste. Le temps passe très vite, c'est très déstabilisant, mais j’avance sur mes projets de livres quand les planètes sont alignées disons, qu’il y a une douceur dans l’air. Je travaille aussi sur des scrapbooks avec énormément de références et d'inspirations, c'est une base de données impressionnante. C'est monumental et tellement jouissif de voir tous ces illustrateurs que j’adore réunis dans un même carnet. Aussi bizarre que cela puisse sembler, j’ai parfois l’impression d’être dans un amphithéâtre dans lequel j’aperçois au loin tous ces artistes que j’admire, et j'avance vers eux. Comme si garder dans son champ de vision ses mentors aide à trouver sa voie et à ne pas s’égarer - même si certains peuvent te dire que c'est bien de s’égarer, mais c'est propre à chacun. C'est important d'apprendre à affûter son regard. C’est en captant ces choses qui nous fascinent que petit à petit on peut trouver son style.
Lia : Avec le scrapbook, c'est une manière de composer avec des éléments disparates qui prendront un sens personnel une fois assemblés les uns avec les autres. On revient à une joie enfantine, adolescente, c'est un processus créatif fondateur.
Sacha : En pensant à ces livres sur lesquels je travaille, je me mets dans la peau de cette petite fille que j'étais, et à toutes ces scènes qui me faisaient rêver, un détail pouvait m’émerveiller ! Il y a aussi les contes russes, je pourrais moins en parler, mais il y a ce graphisme un peu plus adulte et parfois angoissant, mais aussi d'une beauté extraordinaire par ses couleurs, motifs, frises et ornements qui encadrent les dessins. Mes premières inspirations viennent des livres d'enfants, puis se sont ajoutés la peinture ancienne, l'art moderne, contemporain, le Pop art, des artistes comme Andy Warhol, Helen Frankenthaler, Tom Wesselmann, Hilma af Klint, Alex Katz, David Hockney, Gert et Uwe Tobias, Jean-Michel Alberola et bien d’autres. C’est un grand mélange.
Lia : Comme un vaste patchwork !
Sacha : J'adore les patchworks ! (rires)
Lia : Quand on plonge dans ton univers, ici en particulier, dans ton atelier, on ne sait plus où poser le regard tant il y a de choses à découvrir, à explorer. Comme si on avait accès à une multitude de détails qui révèlent chacun une histoire, une époque. J'ai l'impression de prendre le thé avec Alice au pays des merveilles.
Sacha : Ce sont presque des rébus ! Comme mes grands collages en papier et à l'encre de chine, j'appelle ça des « Jeux de Kim », c'est un jeu décrit par Rudyard Kipling dans son livre Kim. Le garçon doit mémoriser des pierres précieuses. C'est un jeu de mémoire, on peut le faire sur un plateau où l'on dispose des objets et on en retire un.
Lia : Oui, je vois très bien ! Mais j'ignorais l'origine du jeu chez Kipling.
Sacha : Mon grand-père faisait ça pour mes cousins et moi quand nous étions enfants. Mais c'est bien plus tard, que je me suis rendue compte de l'influence que ça a eu sur moi. Finalement, mes grands collages partent de la même idée, je glisse des objets qui me sont chers, qui incarnent une multitude de choses, des personnes, des périodes de ma vie, des références à l'histoire de l'art. Dans cette pièce, c'est la même idée, c'est plein de contrastes, plein d'époques, d'origines diverses, des objets chinois, anglais, russes.
Lia : Comme autant d'amulettes qui t'accompagnent au quotidien dans la création. C'est un cadre idyllique, hautement inspirant. Comment vis-tu la création au quotidien ?
Sacha : Il y a des moments comme une scène de film, c'est presque une caricature. Il y a des bougies, de la musique, je peins. Et d'autres moments, où le cadre aussi doux et chaleureux ne permet pas de créer, coincé dans ma bulle, c'est assez terrible. Il y existe des moments de doutes, parfois, il faut se faire violence. Il y a des projets que tu fais et où tu ne trouves pas de plaisir et au contraire, d'autres qui mettent du temps à venir mais une fois que tu trouves le bon chemin à prendre, c’est une joie. Rien n'est jamais acquis. Parfois, tu idéalises la façon de travailler des autres, tu penses que tout est facile, qu'ils sont épanouis et constamment enthousiastes, jusqu’au jour où tu réalises que même pour eux parfois mettre le pied dehors est un combat. Pour tout le monde, c’est difficile. C'est humain, il y a parfois de la lourdeur, de la solitude et il faut l'accepter. Je le comprends de plus en plus, ça m'enlève un poids. Je serais incapable de faire autrement, je ne pourrais pas travailler dans un atelier avec beaucoup de monde. Mais heureusement, le charme de l'effervescence du groupe, je le retrouve quand je prépare une exposition, au moment de l’accrochage, des vernissages ou des foires, et ce sont des moments merveilleux. J'ai besoin des deux, de cette grande solitude choisie et de moments d’exaltations entourés de personnes que j’admire.
Lia : Quand tu évoquais la difficulté de mettre un pied dehors, par moment, en tant qu'artiste, il y a aussi la crainte de mettre un pied dedans, de plonger en soi. Si la vie d'artiste était aussi fluide qu'elle ne parait, elle ne serait pas aussi riche de sens. Quelque part, on a une responsabilité de laisser l'illusion d'une fluidité accessible à tous. Si à chaque fois qu'on expose, on déballait les difficultés sous-jacentes, ça enlèverait toute la magie de l'art.
Sacha : Oui, c'est le côté magicien de l'artiste, il ne faut pas briser le mythe ! Quand je bloque créativement, je m'attache à alterner de nombreuses petites tâches du quotidien. Ça fait un peu un reset mental, c'est assez fou. Le poids disparaît et tu peux reprendre et avancer. D'ailleurs, quand le déclic surgit, ça te donne une force inébranlable pour travailler et créer. C'est galvanisant.
Lia : Le déclic surgit souvent après une période de gestation créative, une période qui peut sembler vide, statique et qui pourtant laisse place à de nouvelles idées. Ne rien faire, c'est déjà énorme (dixit ma mère).
Sacha : La notion d'ennui, d'apprendre à s'ennuyer, c'est tellement précieux. D'ailleurs, ça me choque lorsque j'entends des personnes dire qu'il n 'y a rien de pire que l'ennui. Alors que c'est merveilleux de s'ennuyer, non seulement, ça veut dire qu'on n'a pas vraiment de problème, on n'a pas la tête prise par mille choses et ce sont des moments où l'on peut imaginer, inventer, où l'esprit vagabonde. Alors vive l'ennui !
Lia : L'ennui suppose une sensation de vide - qui n'en est pas - alors qu'il s'agit d'un endroit qui ne demande qu'à être rempli, l'imagination prend naissance dans l'ennui. Et l'ennui se fait de plus en plus rare. Lorsque l'on voit une file d'attente, peu de personnes attendent, généralement, on passe le temps sur les écrans, on fuit l'attente, l'observation, l'ennui et donc la possibilité de l'imprévisible.
Sacha : Oui, l'ennui, c'est un recul sur soi, des idées déterminantes peuvent surgir, d'ailleurs il faut toujours avoir un carnet à portée de main. Malgré cela, je pense que toi et moi avons aussi un lien avec le téléphone.
Lia : Absolument, il ne s'agit pas de rejeter en bloc la technologie.
Sacha : Il y a un truc qui me terrifie, c'est lorsque je sens ma main partir, qui va chercher le téléphone, mais c'est comme ça ! (rires)
Lia : Un peu comme si notre main était la Chose de la famille Addams ! (rires)
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