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MARIE-ANNE DERVILLE
Scénographe d’intérieur, metteur en scène
Marie-Anne incarne une élégance atemporelle tant par sa présence que par la manière dont elle agence les intérieurs avec justesse et finesse.
Nous nous sommes retrouvées chez elle, sous les toits de Paris, où nous avons parlé de littérature, d’intériorité, de l’art de la mise en scènes, de son lien avec l’Italie, de son amour pour Paris, d’Alain Robbes-Grillet, de la manifestation de présences et de styles. Entre autres…










Lia ; J’adore voir tous ces livres à disposition sur le palier de ton appartement !
Marie-Anne : Ah je les aime, mais j’en ai trop ! Je suis compulsive… Alors des malheureux atterrissent sur le palier. Mais je lis de moins en moins. Pour être un grand lecteur, il faut être capable de se couler dans l’histoire d’un autre et ça demande d’avoir de la distance avec soi-même, il faut l’espace nécessaire. Plus jeune, je plongeais dans des romans. Depuis que je mène mon propre travail, je dois reconnaitre que c’est plus difficile, il me manque le recul que j’avais avant pour m’immerger dans des œuvres littéraires. Avant, comme beaucoup, je cherchais qui j’étais et les livres m’aidaient.
Lia : C’est juste, quand on lit, on fait abstraction de nous même, on ne peut pas se comparer comme on le fait sur les réseaux, ça demande un lâcher prise, un temps de pause qu’on ne s’autorise pas toujours. Particulièrement depuis quelques années où notre attention est sollicitée en permanence. Je lis aussi beaucoup moins depuis la pandémie...
Marie-Anne : Oui c’est vrai surtout depuis la pandémie, on a développé une énergie différente, on est en surproduction de ces échanges éclairs et incessants, qui mangent le temps, c’est délirant quand on y pense… La petite sphère de chacun a pris des proportions folles, ça du bon et du mauvais. Pendant très longtemps, la littérature occupait beaucoup de place dans ma vie, mais aujourd’hui je me sens dévorée par le temps, ou j’en ai peut être simplement moins la nécessité, de lire, je suis trop immergée dans ma sphère ; elle me rend heureuse.
Lia : Et accepter le silence qui devient de plus en plus rare. Duras disait de l’écriture que c’est “Se trouver dans un trou, au fond d'un trou, dans une solitude quasi totale”.
Marie-Anne : Pour écrire oui il faut être très courageux je crois, il faut se faire face. Il faut puiser sans fin au fond de soi. C’est épuisant, périlleux. J’avais une fibre littéraire plus jeune que je n’ai pas voulu développer, ça faisait ressortir une part trop noire de moi-même. Pour tirer quelque chose de valable dans l’écriture, il faut capter sa propre vérité, toute entière, dans ses parties les plus reculées, c’est extrêmement difficile.
Lia : Je rebondis sur l’admiration que tu avais pour des écrivains, cinéastes, finalement, ce que tu fais aujourd’hui s’inscrit dans la lignée de tout ce que tu as pu assimiler. La création est un amalgame de différentes sources d’inspirations.
Marie-Anne : Absolument, et je crois qu’on devient ce qu’on voit, ce qu’on lit, ce qu’on entend. Heureusement que je l’ai compris un jour. Ça m’a sauvée. L’inspiration, l’assimilation, le jeu de miroir… Quelque part j’ai voulu être tout près de ce que je vénérais, ça a été d’abord la mode puis la musique, puis les livres, le cinéma, et enfin l’architecture et les décors. J’ai la chance de vivre à travers mille influences et mille interactions. À certains moments, je me sens à l’extérieur de moi-même, et c’est ce que j’ai réussi à faire fructifier, à m’épanouir dans le monde, en traversant différentes sphères.
Lia : Tu évoquais l’intériorité de l’écrivain, d’une certaine manière, dans ta façon d’articuler des éléments et d’agencer les espaces, tu favorises l’intériorité. Il y a un parallèle avec l’espace mental.
Marie-Anne : Ça me touche, c’est ce que je fais je crois spontanément. Je me perçois comme une sorte de metteur en scène, une scénographe d’intérieur. J’ai l’impression de composer un espace comme un écrivain composerait une phrase. Ce qui m’intéresse, au delà de l’harmonie, c’est la notion de style, mais ça va de pair : le style de la phrase, le style d’une allure. J’adore Duras parce que précisément c’est du style, comme Jean Genet, Céline, Robbe-Grillet…
Lia : D’ailleurs, Robbe-Grillet a également réalisé des romans-photos ! Sa manière unique d’articuler les mots avec les photographies est tellement inspirante.
Marie-Anne : Exactement ! D’ailleurs “L'Année dernière à Marienbad” le film tiré du ciné-roman m’inspire énormément. Je rêve de faire un jour du cinéma. J’ai déjà mon thème!
Lia : Finalement, tu poses déjà un décor cinématographique à travers tes installations. On imagine des scènes.
Marie-Anne : Oui, j’ai aussi fait le parallèle, visuellement, ces objets les uns à côté des autres, on aurait dit une partition de musique. Avec des résonances, des échos, des silences et un dialogue entre les notes. Ce que j’aime dans la vie en général, ce sont les petites scènettes visuelles, comme des “tableaux” vivants, ou des vignettes. Ça doit me venir de l’enfance. J’étais une joueuse passionnée et infatigable.
Lia : Lors de ta dernière installation à la galerie Xavier Eeckhout où tu présentais ta ligne MAD édité par Giustini/Stagetti, on ressentait cette musicalité, les objets disposés comme des notes, des ponctuations. Avant de développer ton propre style, tu avais travaillé avec Pierre Yovanovitch pendant quelques années ?
Marie-Anne : Oui, j’étais arrivée assez par hasard chez Pierre où j’ai finalement travaillé pendant sept ans. Pierre est un autodidacte, je le suis aussi, on se comprenait. J’ai toujours été quelque part en marge, pas scolaire du tout. Alors j’ai tout appris à l’agence, et puis un jour, par hasard - la dimension de hasard me fascine - alors que je me séparais de quelqu’un en me retrouvant sans appartement, une personne de ma famille me prête un lieu. Un drôle de personnage, unique en son genre. Viel ami d’Andrée Putman, à qui il avait confié l’architecture de cet appartement dans les années 90…
Lia : Dans l'hôtel d’Hallwyll ?
Marie-Anne : Oui, cet hôtel particulier sublime de Claude Nicolas Ledoux. C’était un coup du destin. Je suis arrivée dans ce lieu complètement fou, un peu fantomatique, avec une cage d’escalier extraordinaire, dans cet appartement niché sous les toits. Avec trois valises de vêtements et je me suis retrouvée là, dans ce cadre neutre et spectaculaire à la fois. Une architecture radicale et jamais vue d’Andrée Putman, donnant sur une terrasse surréaliste XVIIIeme, elle me rappelait Visconti, les palais italiens, « L’année dernière à Marienbad »… J’entrais dans un conte. C’est vite devenu un point de repère avec mes potes où on organisait tous les soirs des dîners, des fêtes. Ce lieu a révélé une part de moi-même, il est venu souligner cette part de liberté que j’ai viscéralement en moi. Ça a été une clef. Puis le confinement à tout fait basculer, un point de rupture, j’ai quitté l’agence, c’était le moment d’arrêter. Dans la foulée, je suis tombée amoureuse d’un italien et j’ai tout laissé pour partir là bas.
Lia : Ton amour pour l’Italie est venu à ce moment-là ou était-ce déjà ancrée en toi ?
Marie-Anne : C’était déjà en moi, j’ai vécu à Turin jusqu’à l’âge de cinq ans. Ça m’a énormément marqué. Et puis j’ai eu pas mal d’amoureux italiens… Mais c’est surtout en commençant ce métier que je me suis vraiment immergée dans la beauté de l’Italie. Suprême… Et quand j’ai finalement rencontré ce mec magnifique sur le toit d’une église en Sicile - il tournait un film sur Antonioni et je venais de quitter l’agence - l’italien a rejailli en moi et je me suis mise à le parler sans aucune difficulté, c’était un truc fou. Rester en Italie un an a été magique. De cette expérience sont nées beaucoup de choses. Mes liens avec Rome notamment. Et puis revenue à Paris, j’ai complètement revalorisé les choses, je me suis mise à aimer ma ville à la folie, avant je m’imaginais toujours un peu partout, ailleurs, comme si j’étais un peu snob avec ma propre ville. Je n’ai jamais autant aimé Paris.
Lia : Les vrais parisiens critiquent Paris quand ils y sont et la regrettent quand ils partent. J’aime partir pour avoir le plaisir de revenir à Paris.
Marie-Anne : Il n’y a pas d’équivalent ! L’ouverture culturelle, l’état d’esprit, l’offre, la beauté, la variété des personnes… Et même si on est tous très différents, il y a un esprit commun. On est parisien.
Lia : Ça me fait penser, je lis en ce moment le bouquin de Déborah Lévy, “Etat des lieux” et en quatrième de couverture, il est noté “De tous les arts, l’art de vivre est sans doute le plus important”. Et l’art de vivre parisien est évident, ça fait partie du rythme de cette ville, de rituels qui marquent nos journées, des rapports que nous avons les uns avec les autres.
PAUSE CAFÉ
Lia : Pour revenir à ta manière d’agencer, de composer avec des objets dans l’espace, tu évoquais des lieux un peu fantomatiques comme l’hôtel d’Hallwyll, tu travailles avec des objets souvent chargées d’histoires.
Marie-Anne : Tout à fait, j’y crois beaucoup. Je crois à la présence en général, le fait d’être accompagnée, guidée, c’est très personnel comme perception. Je crois aussi à la notion de destin, au libre-arbitre aussi évidemment - j’en suis un bon exemple - mais je crois que les personnes tissent leur destin, et les objets aussi quelque part, ils circulent de lieux en lieux, parfois ils sont chargés de bonnes énergies, parfois de mauvaises.
Lia : Les bijoux par exemple ? J’ai toujours eu du mal à porter un bijou dont j’ignore l’origine, c’est la raison pour laquelle je ne porte quasiment que des bijoux de famille.
Marie-Anne : Là, je ne porte que des bijoux anciens sur moi et j’ai douté de cette bague en tête de lion avec un diamant dans la bouche. Elle m’avait séduite, comme envoûtée quand je l’ai vue dans la vitrine, je l’ai achetée mais une fois rentrée, je l’ai trouvée pleine d’énergies bizarres, je l’ai laissée de côté. Un jour on est finalement devenues amies, je la porte, il ne faut jamais dire jamais… Il y a un dialogue sourd avec les objets, les lieux, je trouve que c’est merveilleux de se dire qu’on vit avec une dimension liée à l’invisible, à l’au-delà.
Lia : Oui, c’est fascinant, particulièrement quand on est connecté, on arrive à percevoir des signes. Finalement, tout ce qui est imperceptible éveille une forme de sensibilité. Je pense notamment à l’harmonie, l’espace entre les éléments, ce qu’on ne perçoit pas toujours mais qui ponctue les compositions.
Marie-Anne : Absolument, j’aime beaucoup cette dimension, au Japon je crois qu’ils appellent cela le “MA”, ça signifie “intervalle”, “espace”, “durée”, “distance “.
Lia : Incroyable, le “Ma” me fascine aussi, l’entre-deux, j’avais même nommé mon exposition personnelle à Osaka “Ma, Ma, Ma” en référence au Ma et au Dadaïsme.
Marie-Anne : Le “Ma”, c’est ce que je ressens dans mon travail, dans mes scénographies notamment. Je m’intéresse beaucoup à la perception de la beauté, pourquoi on est si sensible à une scène, à une image ; le syndrome de Stendhal… L’émotion qui peut être déclenchée par l’agencement naturel des choses. Cela reste inexplicable. Tout comme la beauté renversante de la nature, d’un paysage. C’est incroyable. Il y a ce passage très connu dans « Les Fleurs du mal » de Baudelaire, dans L’Invitation au voyage, « Là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté ». Un intérieur pour moi est basé sur ces quatre mots. J’ai une chance énorme de pouvoir travailler autour de la beauté.
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