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MAGDALENA LAMRI
Artiste visuelle
De son trait d’une justesse troublante et délicate, Magdalena oeuvre à explorer les profondeurs et l’intangible. Ses dessins nous plonge dans une atmosphère onirique et obscure qui laisse toujours surgir une étincelle, une éclaircie inattendue.
Nous nous sommes retrouvées chez elle, dans une atmosphère digne d’un cabinet de curiosité où nous avons parlé d’ombre et de lumière, d’onirisme, de mémoire photographique et d’état de transe. Entre autres…










Lia : Je me souviens d'une conversation qu'on avait eu, autour du clair-obscur dans ton travail. Tes oeuvres, au premier regard, peuvent paraitre sombres, notamment par l'absence de couleur. Mais il y a toujours une éclaircie, une présence lumineuse.
Magdalena : Comment dire...? J'ai toujours du mal à verbaliser ce que j'ai envie de dire. Si j'avais su trouver les mots, j'aurais été écrivaine. J'ai dû trouver un autre langage. Mais oui indéniablement, il y a toujours une percée de lumière...
Lia : Quelque soit le sujet, on retrouve toujours une approche narrative, comme si l’ensemble de ton oeuvre constituait une histoire.
Magdalena : Oui, on est clairement dans une narration, qui a débuté il y a dix ans, et dans un symbolisme aussi. Dans mon travail, la mise en lumière est symbole au même titre que l'ombre. La lumière est un espace qui ouvre vers l'ailleurs, vers quelque chose de l'ordre de l'espérance, du rêve et qui contrebalance les ombres du réel.
Lia : Même quand c'est insoupçonné, il y a toujours une étincelle, une lueur d’espoir.
Magdalena : C'est un peu ma mission créative, pointer du doigt l'intangible et rendre perceptible ce qui ne l'est pas.
Lia : La lumière se manifeste à travers diverses formes comme le feu, une éclaircie à travers les arbres, une bougie...
Magdalena : Des étoiles qui tombent... Toujours liés à la cosmogonie, aux éléments. Et il y a aussi l'eau évidemment qui renvoie la lumière...
Lia : L’eau participe à l'équilibre avec le feu.
Magdalena : Exactement. Dans mon travail, je cherche à trouver l'équilibre. Entre le rêve et la réalité.
Lia : Ton trait est hyper réaliste, ça m'impressionne. Comment procèdes-tu ?
Magdalena : Je travaille très peu à partir de photographies, j'ai toujours peur que la photo fige le dessin. Je me nourris d'images dont je me souviens, des impressions. Je ne fais jamais de dessin préparatoire non plus, comme si jusqu'à la fin de l'élaboration de l'oeuvre, tout était encore possible.
Lia : Tu as une sacrée mémoire photographique pour arriver à poser les images mentales sur une feuille blanche avec tant de précision.
Magdalena : Je crois surtout que j'observe tellement tout tout le temps, que je dois avoir une vraie banque d'images mentales bien fournie... Je m'inspire aussi beaucoup de mots, de poésie, de littérature, de musique. Et tout ça réuni ensemble, participe à mon imaginaire et me crée des images.
Lia : Pourrait-on dire que ton approche visuelle est liée aux émotions ?
Magdalena : Bien sûr, ce n'est que ça ! Mon travail est clairement émotionnel.
Lia : On ne peut pas rester indifférents face à tes œuvres qui nous plongent dans une atmosphère onirique.
Magdalena : J'ai envie de créer des lieux de poésie, de refuge, des espaces où les paradoxes sont possibles. Mais tout cela n'est pas vraiment intellectualisé, j'ai d'ailleurs du mal à verbaliser mes intentions au moment de créer. Ça arrive souvent après, en prenant du recul, en optant pour une autre perspective.
Lia : Je comprends, de la même manière, lorsque je réalise des collages, mon approche reste instinctive. Avec ce type d'approche, c'est un peu comme si quelque chose nous échappait. Je compare souvent cet état à un état de transe jusqu’à ce que quelque chose émerge.
Magdalena : C'est exactement ça.. D'ailleurs, quand je parlais de la musique, de la lecture, ça me met parfois dans un état de transe qui ensuite me permet de créer des images. J'aime l'idée que quelque chose nous dépasse dans ces moments-là.
Lia : C'est toute la magie de la création, quand on arrive à projeter des émotions et à manifester l'intangible.
Magdalena : C'est assez étrange comme sensation et tellement réjouissant. Je n'ai pas l'impression qu'il s'agisse de quelque chose qui soit au-dessus de moi mais plutôt quelque chose qui déborde de l'intérieur. Et la présence du feu dans mon travail illustre vraiment cet état.
Lia : Comme une incandescence ?
Magdalena : Oui, c'est ça. Un catalyseur de vie.
Lia : A ce propos, tu travailles essentiellement au fusain qui, rappelons-le, est une branche carbonisée !
Magdalena : Exactement ! Finalement tout est lié ! J'adore ce médium, qui semble être très simple à première vue mais qui offre un champ des possibles esthétiques immense.
Lia : Lorsque l'on crée, que l'on répète certains gestes de manière quasi méditative, on est amené à se dépasser. Et paradoxalement, même si nos pratiques sont solitaires, au moment de la création, on est pleinement présent au monde, dans le Dasein.
Magdalena : Même si la pratique est solitaire, elle se fait dans l'objectif d'être partagée avec des altérités.
Lia : Je me souviens d'une conversation que l'on avait eu au carreau du temple, tu évoquais ton parcours et de ta formation initiale de fresquiste…
Magdalena : Oui et de restauration du patrimoine. C'est ce qui m'a permis de maîtriser certaines techniques, ce qui à mon sens est essentiel afin de pouvoir s'en libérer et de pouvoir dire ce qu'on a envie de dire. Je n'ai pas continué dans cette voie parce que je me sentais au service de quelque chose. C'était terriblement frustrant. J'avais vraiment besoin de créer un autre langage, c'était assez vital en fait.
Lia : Durant le processus créatif, on développe un certain vocabulaire qui nous permet de déployer d'autres formes narratives. Et lorsque l'on manque de vocabulaire, quelque soit le vocabulaire - à travers des mots, des gestes, des images, des sons... - disons, que si l’on manque de moyens d'expressions pour matérialiser les pensées, c'est là que la violence émerge. Tu évoquais le sentiment de frustration justement et ce sentiment peut susciter la violence.
Magdalena : Oui, la colère de ne pas pouvoir exprimer ce que l'on veut dire, c'est assez terrible... Si tu as le mot juste, le bon outil pour t'exprimer, c'est libérateur. Tu peux être au monde. Et puis, l'idée c'est d'être comprise, de toucher les autres. Franchement, rien ne me rend plus heureuse que de voir des gens émus devant mes dessins.
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