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LEE SHULMAN
réalisateur, artiste, fondateur de The Anonymous Project.
C’est lors du festival de photographies InCadaquès que nous nous sommes rencontrés pour la première avec Lee Shulman. Je suivais depuis quelques années The Anonymous Project sans savoir qui était à l’initiative de ce projet ambitieux autour des photographies anonymes.
De retour à Paris, nous nous sommes retrouvés dans son bureau où nous avons discuté des émotions que réveillent les photographies amateurs, du choix des images, de la notion de famille, du temps que l'on fige à travers l'objectif, d'égos, d'anonymat et de reconnaissance … Entre autres.












Lia : Qu'est ce qui t'a amené à explorer et collectionner les photographies d'anonymes ?
Lee : À la base, je suis réalisateur. Une carrière de 18 ans dans la pub, j'ai fais beaucoup d'images, de photographies, de films, de courts métrages, de clips... À un moment donné, j'ai ressenti une forme de saturation des images, je voulais explorer ce qui existait déjà plutôt que de produire de nouvelles images.
J'ai toujours été fan de photographies de familles, de photographes comme Martin Paar, je me posais la question de la frontière entre amateur et professionnel. Je me souviens encore des soirées diapositives chez mes parents, c'était un peu comme un home cinéma avec des images projetées, c'était un joli rituel.
Mon projet à presque commencé par un hasard, j'adorais les diapositives, l'idée de l'image unique, un jour j'ai cherché sur ebay et je suis tombé sur des milliers d'offres avec des diapositives, j'ai acheté une boite. J'étais en plein tournage d'un film, la boite arrive au bureau, j'ai scanné les images, elles étaient tellement belles ! Ce que j'aime avec ce types de photographies, c'est que ça parle d'émotions, on n'est pas dans l'intellectualisation de l'image. C'est quelqu'un qui prend quelqu'un en photo parce qu'il aime l'autre. Il y a quelque chose qui se passe entre la personne qui photographie et la personne photographiée. Je le ressentais très fort, j'avais même les poils qui s'hérissent !
Lia : La photographie amateur ne se soucie pas tant de l'esthétique, du cadrage, en effet, il y a quelque chose de vraiment spontané dans le geste. Et c'est sans doute, les imperfections qui sont liées à cette spontanéité qui rendent les photographies d'amateurs si vraies.
Lee : Aujourd'hui, pour moi, tout le monde sait prendre des photos mais pas tout le monde sait choisir une image. Je trouve le concept vraiment intéressant de choisir l'image. Le photographe amateur ne gagne pas sa vie avec la photographie mais ça ne veut pas dire que ce n'est pas un bon photographe.
Lia : Il y a ce bouquin de Thomas Lélu "Manuel pour la photo ratée" qui détaille différents types de ratages comme le doigt devant l'objectif, le flou etc. C'est une pépite autour de l’imprévisible ! Ça souligne ce qui nous échappe et les traces que ça laisse.
Lee : La photographie ratée n'existe pas, elle sera ratée pour certains et pas pour d'autres !
Lia : À travers ton projet, The Anonymous Project, tu rends hommage aux émotions universelles, d'une certaine manière ?
Lee : Je pense que ce qui a parasité le monde de l'art, c'est le fait qu'on associe une œuvre à un nom alors que si tu enlèves tout ça et si tu regardes une image comme une image, on peut retomber amoureux de l'image. Pour moi, l'artiste le plus important du monde est anonyme.
Lia : Quand je suis arrivée dans ton bureau, j'ai cru que la grande photographie en N&B était de Malick Sidibé alors que c'était celle d'un artiste moins connu et là, tu m'as montrée une planche avec des photographies tests de Sidibé que je n'aurais pas forcément associé. C'est troublant.
Lee : Quand il photographiait les soirées, il créait des planches avec les photos pour les présenter aux clients et sur ces planches, il y avait toujours des photos ratées ! On voit à quel point le choix de l'image est important.
Lia : Pour revenir à la notion d'"anonyme", derrière se cache la question de la reconnaissance. Certains artistes ont été connus de leur vivant, d'autres de façon posthume et d'autres jamais, d'autres ont été reconnus et finissent par tomber dans les oubliettes. Il y a quelque chose de fragile dans la reconnaissance.
Lee : Diego Rivera était beaucoup plus connu que Frida Kahlo à l'époque et avec le temps, ça s'est inversé. Il n'y a pas de formule ! Et heureusement ! Le meilleur juge de l'art, c'est le temps et on ne le contrôle pas.
Je suis vraiment fasciné par l'égo des artistes, je trouve ça hyper intéressant. Pourquoi prend-on des photos ? C'est une preuve d'amour mais c'est aussi une manière de prouver qu'on était là, une manière de prouver qu'on existe. J'aime bien cette idée de savoir qu'on est de passage, je trouve ça poétique.
Lia : Oui, photographier, c'est une manière de capturer le temps, et quand il s'agit de photographier les gens qu'on aime, on les rends éternels, du moins sur le moment. C'est assez paradoxal dans le fond.
Lee : On est un micro flash dans le temps ! Moi, j'ai peur de la mort, je suis contre la mort comme Woody Allen ! Mais on ne peut pas se battre contre le temps, on ne gagnera jamais.
Lia : Le fait d'explorer les archives de personnes anonymes, tu les exposes, tu crées des scénographies, tu racontes des histoires à partir de ses images, on peut le voir comme une seconde vie pour ses archives.
Lee : Pour moi, la matière première, c'est les émotions. Ce que j'aime, c'est de créer une grande famille en assemblant des images à d'autres. C'est une façon de dire qu'on fait tous partie d'une même famille. Tout le monde peut se retrouver dans ces images. C'est génial, j'ai l'impression de faire partie d'une immense famille. Avec Anonymous project, je les rassemble et je célèbre la vie ordinaire. Comme je le disais à Cadaquès, c'est l'ordinaire extraordinaire. Je suis un grand optimiste, je trouve la vie formidable ! Le message de ces images ne témoignent pas du passé mais nous parle de chaque instant. C'est l'idée de transmission.
Lia : Il y a quelque chose d'universelle.
Lee : Oui, on fête les anniversaire dans tous les coins du monde. Quand j'ai exposé en Corée, principalement des photographies anonymes américaines, le public se reconnaissait dans les photos à travers les émotions.
Lia : Depuis que tu as lancé ton projet, y a -t-il eu des personnes qui se sont reconnues ou qui auraient reconnues des parents ?
Lee : Jamais ! J'aurais adoré mais ça ne s'est pas produit. Déjà, la photographie, c'était un jouet pour les classes aisées, ça représente une aiguille dans une meule de foin. Alors qu'aujourd'hui on produit des milliards de photographies par jour, ce n'était pas le cas avant.
Lia : Je me souviens de ton installation à la Fab agnès b. la scénographie était totalement immersive ! Un voyage dans le temps et l'espace.
Lee : Ça représentait la maison dans laquelle j'avais grandi, c'était très personnel. C'était pendant la période du Covid, je n'avais pas pu voir mes parents depuis deux ans, alors j'ai voulu reproduire la maison dans laquelle j'étais né. De cette manière, je pouvais rentrer chez moi, la maison de ma jeunesse. Même les papiers peints étaient reproduits à l'identique. On retrouve mon approche cinématographique, de réalisateur, on plonge dans un décor de cinéma. Anonymous project c'est un projet hybride entre la photo, la projection, la scéno, l'audio, la mise en scène... C'est pas toujours facile de ne pas rentrer dans une case ! Mais je m'en fou ! Je veux juste être libre dans mon travail. Le projet semble léger mais au fond c'est politique, militant, comme ma collaboration avec Omar. Derrière l'aspect ludique, drôle, il y a toujours un message plus profond. J'ai toujours été fan des artistes qui arrivent avec un peu d'humour. Mon héros, c'est Charlie Chaplin, il arrivait à faire de la comédie et de la tragédie en même temps. C'était un coup de génie. Quand l'époque est dure, des choses incroyables peuvent sortir dans le monde de l'art. Je pense aussi que les artistes devraient plus collaborer, être ensemble. Dans les années 40, 50, les artistes se retrouvaient autour d'une table…
Lia : Comme nous, maintenant, autour d'une table basse…
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