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LASZLO BADET

couturière, cuisinière.

C’est en tombant sur une publication autour des “Petites Chaises”, sculptures miniatures réalisées à partir de muselets, que j’ai découvert l’univers pluriel de Laszlo, entre couture et cuisine.

Nous nous sommes retrouvées dans l’appartement où Laszlo vit avec son compagnon Léonard Mechineau, au dernier étage d’un immeuble à la vue panoramique sur Paris.

Nous avons évoqué ses racines helvétiques, son arrivée à Paris, la décennie durant laquelle elle a travaillé à la maison Chanel, l’association “Un plat pour tous” lancée durant le premier confinement, la cantine Laszlo, son goût pour la convivialité, son besoin de silence et, bien sûr, les “Petites Chaises” qu’elle conçoit depuis ses dix ans.

Entre autres...

Lia : Étant d'origine Suisse, tu as été familiarisé avec les activités créatives dès l'école. Peux-tu me parler de ton parcours, de ce qui t'a amené à Paris ? 

Laszlo : Oui, je suis Suisse du canton de Vaud, cette magnifique partie Suisse française très protégée. J'ai grandi dans un petit village à Cully où mis à part les vignerons, il n'y avait pas grand chose d'autre. Mes premières approches avec les métiers de la main et de forme plus artistiques étaient liées au cocon dans lequel je grandissais avec un père artiste peintre et une maman très à l’écoute de nos envies creatives à la maison , chaque activité partait de ce qu'on avait sous la main avec un rien. J'ai aussi eu une scolarité exceptionnelle en Suisse, au même niveau que des cours d'allemand ou d'anglais, j'ai eu des cours de cuisine, de couture, de travaux manuels. J’étais très débrouillarde et créative grâce à ça. J'ai toujours été attiré par l'idée de faire quelque chose de mes mains sans savoir pertinemment ce que je voulais faire comme métier. Quand j'ai terminé ma scolarité obligatoire, je me suis dirigée vers la couture. Je ne pouvais pas faire n'importe quel métier parce que je vivais dans un petit village, retiré de la grande ville, donc les possibilités d'accéder à certains métiers n'étaient pas très riches. Pour te donner un exemple, à ce moment-là de ma vie, j'hésitais à faire de la pâtisserie, de la cuisine ou de la couture. J'ai dû choisir la couture stratégiquement parce que les horaires de l'école de couture de Lausanne l’ECL correspondaient à mes horaires de bus et de trains contrairement aux métiers de la pâtisserie où je n'avais pas la possibilité de m'y rendre à 4h du matin. Donc, je suis allée à cette école de couture à Lausanne qui était fabuleuse, on apprenait la couture aussi pure qu'elle a pu exister, on y apprenait avant tout la couture et non le stylisme. Le cœur du métier, c'était apprendre à coudre. Je me suis passionnée pour cette école de laquelle je suis sortie à 18 ans. Très vite, j'ai compris que si je voulais évoluer dans ce monde , il fallait que je trouve un moyen de le developper il fallait que je parte de la Suisse. J'avais en tête une petite annonce où Chanel recherchait des couturières pour faire une formation en passerelle avec la Chambre Syndicale de la couture Parisienne qui permettrait de d'intégrer les ateliers les ateliers de couture en 9 mois d'apprentissage. C'était le combo parfait, je pouvais rentrer dans une belle maison de couture, je pouvais continuer à apprendre mon métier en étant rémunéré. Ça m'a permis de venir à Paris et de devenir indépendante. De petites chambres de bonnes, des copains, des copines, toute une histoire de logement et de la jeune fille que j’étais qui débarquait en ville !

Lia : Ça devait être vertigineux ! D'autant que la notion du temps en Suisse et le temps à Paris n'est absolument pas la même, c'est intéressant quand on pense que la Suisse est le pays de l'horlogerie...

Laszlo : Vraiment différent... Quand je suis rentrée dans les ateliers de Chanel, j'étais la plus jeune, on m'appelait le bébé et pourtant je connaissais très bien le métier. Je savais vraiment ce que je voulais faire, c'était coudre. Et je suis restée 10 ans chez Chanel. C'était assez fabuleux, au début, j'étais dans un atelier où on faisait du sur-mesure à partir du prêt-à-porter, proche d'un atelier de retouche. La retouche, c'est exceptionnel, c'est un métier de sculpteur, quand on reçoit un vêtement dont on doit prendre le patronage, le fonctionnement, l'utilité, la manière dont il est cousu.. Ce sont des choses à décrypter hyper belles. C'était exceptionnel de le faire dans la maison Chanel aussi riche de matières, de savoir-faire. La maison Chanel à des maisons d'art qui ont des talents dans un domaine, en résumé ça donne une veste avec des plumes, de la broderie, des sequins, des boutons en cuir... Un jour, je pouvais travailler la dentelle et un autre jour, le cuir tout comme je pouvais travailler sur de la femme ou de l'homme, des tailles 34 à la taille 44, modifier des pièces, les reconstruire... Chaque cliente Chanel peut amener ses pièces à vie, ça crée un lien avec les vêtements, les humains, les corps qui changent... C'est assez fou ! Puis, il y a deux trois ans, j'ai quitté la maison la Chanel pour évoluer dans un autre atelier : chez Saint Laurent. C’était fabuleux mais ce changement subit m’a laissée ressentir un fort besoin de marquer une pause avec la couture. 

Lia : C'est à ce moment-là que tu t'es concentrée sur la Cantine Laszlo ? 

Laszlo : J'ai toujours aimé cuisiner à côté de la couture, j'organisais de grands dîners avec mes amis les week-end, je partais en résidence pendant les vacances... J'ai toujours eu ce goût pour la cuisine, j'ai grandi avec une maman qui cuisinait chez nous. Pendant le confinement, j'étais encore chez Chanel mais interdite d'atelier et incapable de rester chez moi sans rien faire de mes mains, j'ai créé une association "un plat pour tous" et j'ai récolté des fonds pour cuisiner pour les sans-abris. Je me suis retrouvée à cuisiner entre 40 et 50 plats par jour. C'était fabuleux, je passais mes journées en cuisine, à ce moment-là, on vivait dans une ancienne brasserie "Le Casque d’Or", rue des cascades, un espace parfait pour faire ça. J'avais les dérogations pour circuler dans Paris à Paris, je pouvais me rendre chez les cuisiniers qui me donnaient des patates et des légumes, j'allais distribuer des plats... Donc après ça, retourner dans le monde du luxe, c'était un peu compliqué, j'ai quitté Chanel. Et puis "Un plat pour tous" commence à se faire connaître, je commence à montrer sur les réseaux ce que je fais, j'arrive à poser des mots sur pourquoi je cuisine aujourd'hui, pourquoi mes mains de couturière deviennent cuisinières. En cuisine, je couds, rien ne me manque. J'ai commencé à cuisiner pour des pop-up, des grands évènements. De plus en plus, on me demande d'apporter mon approche artistique sur la manière de laquelle un évènement va s'articuler, on me propose de faire de l'art de la table, des fleurs, de choisir le mobilier etc. Pour moi, ça faisait sens parce qu'il n'y a que comme ça que j'aime cuisiner. De fil en aiguille, on m'a demandé de cuisiner pour des mariages et pour des événements dont je m'occupe de la direction artistique, du dessin sur le menu, de l'invitation, de la rencontre avec un fleuriste...  Comme quand on reçoit à la maison. J'adore travailler, il faut que je sois constamment sur des projets. C'est comme ça que cette nouvelle carrière a commencé. 

Lia : Une nouvelle carrière sans préméditation finalement, par un concours de circonstance, tu as pu réveiller une passion qui sommeillait jusqu'à en faire ton métier. C'est beau. Quand tu couds ou quand tu cuisines, tu es dans un rapport avec la matière, quelles sont les idées qui te traversent ? 

Laszlo : Quand je travaille, je travaille tout le temps en silence, j'adore le silence, je ne mets jamais de musique, je n'écoute pas de podcasts alors que j'adore ça, j'adore écouter les gens, j'adore écouter mon père me parler, mais quand je suis seule, je suis seule avec mes pensées. C'est drôle, cette nuit, j'ai passé la nuit à coudre, à broder des perles mais je serais incapable de te dire à quoi je pensais. J'ai ce goût pour la poésie de la vie, pour la poésie de la pensée, pour la poésie des sentiments. J'imagine que mes pensées s'évadent beaucoup dans ces idées-là. En cuisine, j'aime bien faire des associations de produits, c'est assez soudain, dans l'instant, même si parfois, je fais un travail plus direct qui me demande un certain temps et me ramène à la couture. Pour moi, la cuisine doit être abordable, bien pensée, je ne prends que des produits bio, de saison, qui ont un sens. J'aime être très sincère en cuisine, je n'ai pas le talent d'un grand chef ni l'éducation qu'un chef pourrait avoir. 

Lia : Je pense à tes petites chaises, un peu comme un combo entre la couture, dans la manière d'articuler les fils de fer, et la cuisine, la fin de repas et de l'ivresse. On peut se demander combien de bouteilles tu as bu pour en collectionner autant ! 

Laszlo : Et encore, dans le livre, on ne voit que la face émergée de l'iceberg ! Ce projet "Petites chaises", c'est un projet que je fais et que je pense depuis que j'ai 10 ans. C'est des fins de repas, des moments de fêtes où dès toute petite je restais à table et j'écoutais les gens parler alors que j'étais dans mon petit monde en créant des chaises à partir des muselets avec mes mains. Je le faisais systématiquement et je les ai toujours gardés ou offerts aux personnes chez qui j'étais. Mon père en collectionne, ma mère idem, certains amis idem. Pour moi, c'est comme des petits personnages qui ont chacun leur histoire. Et bien qu'elles soient faites juste d'un fil de fer, je leur donne à chacune une personnalité. Aujourd'hui, j'en ai 500 et je peux me souvenir de quand je les ai faites et quelles étaient les émotions derrière, pas pour toutes mais presque. Et quand j'ai rencontré mon compagnon Léonard Méchineau, il y a 6 ans, lui étant photographe de natures mortes, on avait très vite échangé autour de ma collection de petites chaises - qui ça ne s'appelait pas encore "Petites chaises". Très vite, on s'est dit qu'on allait en faire un livre. On a beaucoup déménagé avec Léonard, on adore déménager ! Mais les petites chaises étaient constamment exposées, on les prenait en photo, on les prenait de différentes manières et tous les ans, on les reprenait en photo mais on avait pas encore le petit truc pour en faire un livre. Puis, on a fait une résidence à Vals, invités par des amis, dans les Grisons, on était plongés dans la nature pendant une semaine avec le projet de faire une édition de "Petites Chaises". En octobre 2024 on a décidé qu'on lançait le processus du livre pour le présenter début décembre, avant les fêtes de fin d'année. On a travaillé avec un éditeur et un imprimeur. La couverture est en tissus, j'ai cousu sur chaque couverture un muselet aplatit, on en a édité 250 qu'on a numéroté et signé à la main. Au moment du lancement du livre, on a présenté aussi la collection de "Petites Chaises" complète. C'est un livre qu'on a pensé et qu'on pensera encore dans une autre version, peut-être dans un ou deux ans. J'en parlais avec une amie photographe dernièrement, de cette manière dont on consomme les images et les évènements de manière si rapide, si exclusive alors que c'est dommage. Je lui ai dit que j'allais représenter le livre, en parler encore, pour le faire vivre. Et elle s'est dit qu'elle allait reposter des photos qu'elle avait déjà publié, ça m'a parlé. Voici le lien du site ou trouver notre livre : https://petiteschaises.bigcartel.com/

Lia : En effet, c'est une réflexion récurrente ces dernières années... Je vis moi même des crises cyclique autour de mon rapport à l'image, du fait dans créer de nouvelles alors qu'on est submergé à travers les écrans. L'idée que vous continuez à faire vivre les "Petites Chaises", à tourner autour, ça prend sens. Quand j'ai découvert ce projet, j'étais vraiment émue. Découvrir des petits objets un peu naïfs, fait simplement avec du fil de fer, marqueur d'un instant...

Laszlo : Certaines personnes de notre entourage n'ont pas vraiment compris.

Lia : A-t-on toujours besoin de tout comprendre ? 

Laszlo : On aimerait beaucoup en éditer une à taille humaine à l'avenir. 

Lia : Ce serait génial ! D'autant qu'on se pose la question de l'équilibre, elles tiennent presque miraculeusement tout en restant maladroite d'apparence. C'est presque magique.

Laszlo : Oui, elles ont toutes leur particularité, presque un casse-tête pour les redresser, les tenir debout. Depuis la sortie du livre, certaines personnes m'envoient des photos de petites chaises qu'ils ont fabriquées. Et les restaurateurs nous donnent des muselets, on en récupère pas mal. Habituellement, les gens collectionnent plutôt les bouchons, moi, ce sont les muselets. Ça peut venir de pétillants, de cidre, de jus de pomme. 

Lia : Ah oui, tout un pannel ! 

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