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ADEL SLIMANE FECIH

Photographe, journaliste.

Derrière son objectif, Adel caresse du regard l'imperceptible, par un jeu d'ombres et de lumières, il a la virtuosité d'érotiser les choses, de donner vie aux objets et de dévoiler les êtres, toujours avec pudeur. Proche collaborateur de Milk Magazine, photographe et journaliste indépendant, Adel est devenu le photographe incontournable des architectes d'intérieur, décorateurs et designers.  

Adel a plus d'un tour sous sa casquette, il n'a pas seulement aiguisé une esthétique visuelle poétique, il manie les mots avec aplomb, invoque le silence avec grâce et, parfois, libère une voix absolument divine lorsqu'il chante Alizée au Karaoké. 

Nous nous sommes retrouvés à la galerie Pradier-Jeauneau où Adel expose Allumettes, une série de photographies aux teintes nostalgiques qui invoque nos sens enfouis. 

Dans une atmosphère feutrée, assis sur du mobilier d'Axel Chay, nous avons parlé de l'inconnu, des rencontres avec les statues, de l'éphémère, des objets vivants et de main aveugle et de nudité, 

entre autres...

Lia : On se retrouve aujourd'hui à la galerie Pradier-Jeauneau où tu exposes la série photographique "Allumettes". Pourrais-tu me raconter ce qui t'a amené à réaliser cette série dont le titre est énigmatique ? 

Adel : Tout est sur un fil. J'ai toujours travaillé autour et avec les ombres, j'aime ces brins de lumière qui viennent caresser les sujets, faire disparaître certains endroits. Avec "Allumettes", j'ai aimé travaillé  l'éphémère, pas tant sur les sujets mais plutôt sur la qualité esthétique, le flou, le voilage, le trouble. C'est une célébration de l'instant T, de mon présent furtif. 

Lia : En effet, quand tu évoques le flou, on dénote un mouvement presque imperceptible qui laisse deviner ta présence derrière l'objectif. 

Adel : Chaque image a été prise durant une balade, en mouvement et chaque image marque une pause, et derrière chaque image, il y a une conversation avec le sujet. Quand j'ai réalisé cette série, je n'imaginais pas l'exposer. 

Lia : Toute la magie de cette série, c'est de ne pas pouvoir la dater. C'est troublant, il y a dans ces images quelque chose d'intemporel, le traitement de l'image est différent de tes reportages et pourtant, on peut reconnaître ton regard. 

Adel : Je travaille sur un projet musical en parallèle qui se trouve dans la même mouvance que cette série. Je travaille la lumière comme un son et les ombres comme des silences. Je me suis concentrée là dessus, tout en brouillant les pistes avec les couleurs, c'est ce qui m'a permis de m'échapper de mon travail de reporter. Et même si c'est différent, ça reste la même pratique. Quand je fais des reportages, je sais quel terrain je vais mettre en lumière, et là, même si je ne savais pas vraiment vers où aller, je me suis rendue compte que les obsessions restent les mêmes. Ce qui est intéressant, c'est la pudeur des rencontres que ce soit avec les statues, les objets, les humains, le regard est toujours fuyant, on ne se regarde pas droit dans les yeux et pourtant, j'avais vraiment l'impression qu'on se disait des choses. D'ailleurs, sur cette série, les humains que j'ai photographié, leurs regards, leurs visages n'apparaissent pas. Le voile est autant dans le traitement de l'image que dans l'interaction. C'est quelque chose qui m'a un peu bousculé quand j'ai composé le corpus. Ça me paraissait à la fois très frontal parce qu'on est face aux choses et à la fois, ça reste fuyant. 

Lia : Alors que tu évoques les regards fuyants, ça me fait penser à la main aveugle que tu as photographiée avec les allumettes consumées. Peux-tu me raconter l'histoire de cette main ?

Adel : C'est cette main qui a créé le corpus de cette exposition, l'image de cette main est le trait d'union entre toutes les images. C'est une photographie qui part d'un serrage de mains avec un inconnu qui m'a fait basculer dans cette histoire de main aveugle. Une main qui ne ressent plus de qualité textile, ne ressent pas de chaleur mais qui finalement dit tout. L'idée au début, c'était de photographier cette main extraordinaire avec des allumettes pour rendre compte de l'échelle et finalement, cette main raconte des aspérités, montre et cache à la fois. Je lui dois beaucoup à cette main. 

Lia : "Main aveugle", c'est impressionnant comme expression pour définir une main qui ne ressent pas ni même la chaleur des allumettes qu'elles soient allumées ou éteintes. En boomerang, ça me fait penser aux membres fantômes, ce que l'on ressent encore malgré leur amputation. 

Adel : C'est presque quelque chose qui rejoint la notion de pudeur. En serrant la main de cette personne, il n'y avait plus de pudeur. On peut être très hésitant à l'idée de toucher la main de quelqu'un, sans doute parce qu'on va ressentir quelque chose. J'ai toujours été inspiré par l'inconnu. Les neufs images de l'exposition présentent des inconnus, même si j'ai aussi photographié un ami nu. Le nu était totalement inconnu de nous. C'était beau de faire ça en toute amitié, ça n'empêchait pas une certaine pudeur. 

Lia : Ça a changé quelque chose entre vous ? 

Adel : Pas vraiment, disons que ça a enlevé une barrière mais dans le domaine du souvenir. Une fois rhabillé, on revient à l'étape précédente. Le nu, c'est quelque chose de particulier pour moi. C'est quelque chose que j'avais envie de caresser et que je caresserai encore mais je le fais avec le temps que ça demande, de se mettre à nu et d'être face à la nudité. 

Lia : On dénote plusieurs étapes dans ton processus artistique. Au début, tu photographiais davantage de natures mortes, de scénographies et progressivement, tu as commencé à explorer les portraits, les êtres vivants. Comment as-tu réussi à appréhender le vivant ? 

Adel : Pour moi, c'est encore un exercice très complexe. Je me sens plus proche des choses pour des raisons assez pragmatiques, les choses nous accompagnent dans nos intentions et en même temps, on ne leur demande pas leur avis. J'ai du mal à me sentir ventriloque avec quelqu'un d'autre et j'ai l'impression qu'il s'agit bien souvent de ça. Et soit, le photographe se fait bouffer, soit c'est le sujet qui se fait bouffer sauf quand il y a une alchimie mais ce n'est pas donné à tout le monde. On a déjà fait un portrait ensemble et c'était tout de suite tombé dans le jeu, dans quelque chose de théâtral, c'est ce que j'aime. 

Lia : Tu as déjà fait de la vidéo, c'est peut-être de cette manière que tu es le plus à l'aise pour montrer des êtres vivants ? 

Adel : Oui, je trouve ça plus honnête. On n'est pas obligé de tout capter, on peut juste filmer le tremblement des lèvres, le clignement des yeux, ça me touche beaucoup, ça rend vivant. 

Lia : Paradoxalement, quand tu photographies des objets, on a l'impression que tu leur donnes vie. On les imagine s'animer, une fois le dos tourner !

Adel : Les objets, je les rends vivants en les caressant, en les touchant et je finis par les comprendre. J'ai besoin de m'entourer de beaucoup de choses et ils me le rendent bien ! 

Lia : Je remarque que tu fais beaucoup allusion au sens du toucher, ce n'est sans doute pas un hasard que ton exposition s'articule autour d'une main aveugle avec des allumettes consumées... ? 

Adel : Oui mais je n'ai pas vraiment la réponse. J'ai photographié la main de cette personne alors que nous étions entourés d'objets... Et pourtant, c'est la main que j'ai photographiée.... Je pense que, comme les aveugles peuvent voir autrement, je voyais qu'il pouvait transcender ça aussi. L'idée de transcender se retrouve aussi avec les statues que j'ai photographiées, j'ai parlé avec elles, j'ai pris le temps avec chacune, pour moi elles n'avaient rien de statique. 

Lia : Et si les statues meurent aussi * alors c'est qu'elles sont vivantes ! 

Adel : Bien sûr, et c'est notre imaginaire qui rend vivant les choses. J'aime cette idée que tout puisse prendre vie, même furtivement. J'ai effleuré cette idée à travers la série des allumettes, ça m'a donné envie de continuer. 

* Documentaire de Chris Marker

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