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CHARLOTTE HALPERN
co-fondatrice de la revue Profane et co-fondatrice du studio Anamorphée
Avec Charlotte, nous nous étions rencontrées, il y a quelques années à la sortie d’un diner à la Villa Rose où nous avions réalisé être voisines. Depuis, nos filles sont devenues amies. Charlotte Halpern a fondé la revue Profane avec Bertrand Houdin, son acolyte du studio Anamorphée et Carine Soyer à la tête de la rédaction. Profane est une revue autour des arts amateurs et des collectionneurs mais pas que, c’est avant tout une vitrine de la création au sens large devenue elle-même un objet que l’on collectionne au fil des numéros. Profondément humaniste, Profane nous donne à voir les coulisses de la création que l’on ne saurait soupçonner.
Nous nous sommes retrouvées dans son appartement perché au 33eme étage des Olympiades où nous avons parlé de Profane, de création, de savoir-faire, d’artistes amateurs et d’artistes professionnels, de collections…
Entre autres.













Lia : "Profane, qui es-tu ?" C'était le titre de l'exposition rue Béranger en 2023 qui retraçait le parcours de la revue. A cette question, quelle est la réponse ?
Charlotte : Profane existe depuis presque 10 ans. Quand on a fait l'expo rue Béranger, on a eu envie de revenir sur les 16 publications avec cette question "Profane qui es-tu ? ". On voulait montrer à la fois ceux sur qui nous avions publié des articles et ceux qui sont derrière Profane, les contributeurs. À l'origine, c'était un pari de montrer que les artistes amateurs savent faire et que même quand ils ne savent pas faire, ça peut être intéressant. On a réussi à imposer ce mot sans connotation péjorative. Avec le covid, il y a eu une prise en compte de l'intérêt qu'il y a pour soi-même de faire des créations libres. Souvent, ce sont des pratiques cachées, notre ambition était de présenter ce que font certaines personnes de manière beaucoup plus spontanée et libre. Parfois maladroite et parfois hyper experte dans le savoir-faire, le propos et le concept. L'amateur a plusieurs facettes, c'est intéressant.
Lia : Comment définirais-tu un amateur et comment définirais-tu un artiste ?
Charlotte : De la notion d’amateur, je propose de garder la dimension étymologique: « celui qui aime ». C’est cette dimension qui nous intéresse, cette définition réhabilite la réputation de l’amateur et donne le sens des dynamiques de celles et ceux qui créent « pour le plaisir ». Il y a une grande liberté dans cette approche. Pour autant, il y a toujours une nécessité de l’artiste, qu’il soit amateur ou pas.
Lia : Pour revenir à la période du Covid, des confinements, en effet, on a assisté à un tournant au sein de la création. Avec le temps long, suspendu, les hobbies se sont développés et avec le prisme des réseaux sociaux, certains ont pu partager leurs créations jusqu'à décider à assumer et en faire un métier. Beaucoup de céramistes ont vu le jour. En tant qu'amateur ce n'est sans doute pas évident de se positionner en tant qu'artiste mais il ne faut pas oublier que même des artistes professionnels ont du mal à se sentir légitime, précisément face à la concurrence diffusée en masse via les réseaux. La visibilité sera donnée à ceux qui savent le mieux communiquer, amateurs ou professionnels, qu'importe finalement.
Charlotte : Le nombre d'artistes qui rament, c'est hallucinant… Apparemment, il y a un projet de loi qui permettrait aux artistes d'avoir accès à a sécurité d’un complément de revenu, comme les intermittents du spectacle.
Lia : Oui, le statut est précaire, quand il n'y a aucun revenu, il n'y a rien. On ne peut pas prévoir ce qu'on va gagner, l'idée d'un business plan ne fonctionne pas, c'est aléatoire.
Charlotte : La question est de savoir quels compromis un artiste doit faire pour pouvoir vivre de son art ? Voyant que telles types de pratiques permettent de gagner plus d'argent, faudrait-il faire que ça ? C'est là que la notion de liberté se perd.
Lia : N'est ce pas justement le propre de l'artiste de ne pas faire de compromis, de rester intègre dans sa pratique ?
Charlotte : L'artiste amateur n'a pas besoin de vivre avec ce qu'il produit artistiquement, ce qui lui permet de se renouveler librement. J'ai eu des conversations avec des artistes qui justement se sentaient coincés dans des formes validées, celles qu'ils doivent reproduire, des règles qui posent des limites et qui finalement me semblent incompatibles avec la notion de création. Pour des personnes assumées comme "non-artiste", la création devient presque comme une hygiène de vie et même si leur pratique est très pointue, ces personnes peuvent avoir du mal à se définir comme artistes. La création est de l'ordre d'une nécessité, intellectuelle, émotionnelle, chacun le vit à sa façon. Dans ces pratiques désintéressées, c'est presque comme un sport.
Lia : En tant qu'amateur, l’absence de nécessité financière allège la démarche, sans compter le besoin de reconnaissance. Avec Profane, vous avez eu une vision avant-gardiste en mettant en avant une réalité que le milieu de l'art ne voulait pas forcément voir.
Charlotte : Justement parce que ce sont des personnes qui ne cherchent pas la reconnaissance, on doit ouvrir les portes, s'imposer, les convaincre de montrer leurs créations. C'est souvent le bouche à oreilles; Instagram nous aide bien aussi: c'est un bon moyen de diffusion des pratiques amateurs variées. C'est marrant de voir comment chacun va essayer d'aller vers une veine qui va être reconnue comme étant sa voie. C'est une libération de l'art contemporain parce qu'il n'y pas la nécessité de s'affirmer comme auteur d'une œuvre. Il s'agit surtout du besoin de pratiquer, il y a quelque chose de nécessaire. Pour nous, il ne s'agit pas d'opposer l'art contemporain de l'art amateur. Ce qu'on trouve intéressant dans la création en amateur, c'est l’approche autodidacte, l’inattendu, la dimension désintéressée, libre qui donnent lieu à des résultats qui méritent d'être publiés et d'être exposés.
Lia : J'imagine que certains amateurs maîtrisent leur sujet avec un réel savoir-faire sans pour autant se revendiquer artiste.
Charlotte : Oui, d'ailleurs la rubrique "Un geste" a pour vocation de parler de transmission de savoir-faire. A titre d'exemple, dans le premier numéro de Profane, on s'était intéressé à cette tradition de tressage de palme en Corse pour Pâques. Ce qu'on trouvait génial, c'est que ça pouvait être le pompier, le boucher, des gens qui avaient appris par la transmission de leur mère, grand-mère à faire ces gestes. Et quand on leur montrait que pour nous c'était artistique, eux ne le voyaient pas comme ça, ils n'arrivaient pas du tout à l'admettre. Le fait que ça s'inscrivent dans une tradition, c'est comme si ça les dépossède d'une démarche artistique.
Lia : Dans ce cas de figure, on tend plus vers l'artisanat que l'art. Précisément parce qu'il s'agit de savoir-faire traditionnel et non de démarche artistique.
Charlotte : Il y a une forme de volonté à ne pas vouloir l'inscrire dans une démarche d'auteur avec le statut d'artiste qui peut être intimidant.
Lia : C'est sans doute une manière de libérer l'esprit à travers le Faire sans intention.
Charlotte : Oui, il y a des nuances entre art, artisanat, création au sens large. Mais beaucoup de porosité aussi, et les frontières entre ces champs se réduisent. Le savoir-faire au sens manuel, c'est ce que beaucoup de personnes recherchent.
Lia : Finalement, que ce soit en tant qu'amateur ou en tant qu'artiste, il peut y avoir une approche autodidacte bien qu'en France, l'autodidacte sera vite cantonné à l'amateur et non à l'artiste.
Charlotte: Oui, il y a moins de considération de la part des institutions. Ça touche à des questions de reproduction, des questions d’auteurs, de validations.
Lia : Ça me fait penser au film F for Fake dans lequel le faussaire doté d'un savoir-faire exceptionnel, à savoir de reproduire avec grande précision une œuvre, pourrait aussi se revendiquer artiste. Ça pose justement la question de la limite du savoir-faire. Quelle est la frontière entre l'intention et le talent ?
Charlotte : Dans le prochain Profane, on s'est intéressé à Guy Isnard qui était commissaire spécialisé dans les enquêtes sur les faux et le business faussaire. De fil en aiguille, il est devenu commissaire d'expo, je trouve ça super drôle !
Lia : Au sein de Profane, vous présentez également des collectionneurs, et dans le processus de collectionner, il s'agit finalement d'une démarche qu'on peut aussi mettre en parallèle avec l'art conceptuel et les installations. Finalement, avec Profane vous présentez le travail des collectionneurs et amateurs comme une forme d'exposition à travers un dispositif.
Charlotte : On s'intéresse aux collections, souvent de personnes inconnues, parfois de personnes plus connues comme le journaliste et artiste Laurent Goumarre que l'on a exposé à Béranger, Les démarches de ces collectionneurs ne sont pas spéculatives, il s'agit plutôt des pulsions d'intérêt pour tel sujet ou tel objet. Les personnes qui ne sont pas des professionnels de la collection vont mettre en place des dispositifs chez eux, ils vont habiter leur collection. Comme si faire collection c'était faire œuvre et dévoiler une forme de subjectivité assumée dans la manière d'agencer les objets. Ces collections, on les présente dans la rubrique « Un cabinet d'amateur". On a observé différents types de collections: il y a celles qui donnent lieu à des obsessions, des folies, des pathologies, par exemple dans le premier Profane on s'était intéressé à la syllogomanie, l'accumulation maladive d'objets lié à la nécessité de conserver. On s'est aussi intéressés à une personne qui collectionnait les vis trouvées dans la rue. C'est marrant de voir comment l'œil commence à détecter des choses que l'on ne verrait pas forcément sans ce filtre. Il y a donc ce type d'obsessions, ces tocs, qui sont d'ailleurs le nom d'une de nos rubriques, pour laquelle nous sommes parfois allés sur le terrain de la fiction: des auteurs se sont nourris de ce que pouvaient devenir ces dérives pour raconter des histoires. On identifie aussi des collections monotype, c’est pas tellement pour leur coller une étiquette mais on les baptise avec un nom qui se termine en «-philie », comme ARCHISACCUPLASTIKOPHILIE.
Lia : Oh lalala aussi imprononçable que supercalifragilisticexpialidocious ! Et quelle en serait la définition ?
Charlotte : C'est un mot qui ne veut pas dire grand chose mais que l'on peut décrypter comme étant l'intérêt pour des sacs en plastique montrant des architectures.
Lia : Vous en aviez fait une édition particulière ?
Charlotte : C'était d'abord un article puis une édition hors série portée sur la collection d’Éric Monin, historien de l'architecture qui avait accumulé plus de 300 sacs en plastique sur lesquels figuraient des effigies d'architectures. Comme il avait une démarche de scientifique et chercheur, il a fait une sélection de bâtiments remarquables pour interroger des spécialistes de ces bâtiments, et cela a donné lieu à une publication dédiée.
Lia : Une collection hyper conceptuelle en somme.
Charlotte : Celle-ci oui, avec une dimension de sauvegarde d’un objet qui disparait peu à peu.
Lia : Il existe des collections plus communes mais vous arrivez toujours à dénicher des collections insoupçonnées. Je pense notamment à celle des bouloches de pull dans le nombril !
Charlotte : On ne l'a pas encore nommée celle-ci ! Il s'agit de celle de Sylvain Gaudenzi, un artiste qui collectionne donc les bouloches de nombril, c'est un peu comme une boule feutrée: rien de sale mais c’est une collection qui peut sembler dégueu.
Lia : A quel moment est née cette idée de collectionner ces bouloches ! (rires)
Charlotte : Il a une démarche liée à la conservation hyper développée, il collectionne aussi les savons ou encore les semelles de chaussures ! Il ramassait les semelles dans un village en Italie où il passe toutes ses vacances, à un endroit bien spécifique, une grille au sol qui visiblement retenait les talons, il en a accumulé un nombre conséquent. On en a fait un article. Profane, c'est aussi des contributeurs qui ne sont pas du tout amateurs et qui permettent de montrer la beauté, de montrer la manière dont les collectionneurs voient les choses, et pour cette article, c'était Audrey Corregan qui les a prises en photo. L'attention qui est portée dessus nous aide beaucoup à faire comprendre notre propos: mettre en lumière ce qui n’est pas visible au premier abord. Avec Audrey, on a réussi à faire une série de 12/14 pages sur ce sujet.
Lia : Sur les semelles ?
Charlotte : Oui, sur les semelles ! Tu n'es pas une collectionneuse ?
Lia : Je l'ai été, avec les photos de mariage jusqu'à ce que je décide de boucler la collection, d'intervenir sur les images, d'en faire une expo et un livre "Des Unions".
Charlotte : Mais ça rentrait dans un projet artistique ?
Lia : Au départ, ce n'était pas l'intention, j'avais fait une trouvaille sur un étal, la première photographie chinée avait déclenchée une grande tristesse face à l'abandon d'un moment aussi intime exhibé à la vue de tous. Puis je m'étais donné comme tâche, si j'ose dire, de collecter, sauver, toutes les photos de mariages qui se trouvaient abandonnées sur mon chemin. La démarche artistique a commencé quand j'ai décidé de clôre la collection.
Charlotte : Il s'agit aussi de la mort.
Lia : Oui, de transmission, d'anonymat, d'identité aussi. Avec Profane, justement, à travers vos articles, vous proposez des pistes de réflexions à partir des collections, des créations d'amateurs.
Charlotte : Oui, au début il y avait cette volonté de créer un intérêt autour de cette notion d'amateur et de réunir des gens qui auraient envie de participer à cette réflexion, parce que justement il y a une dimension politique et sociale dans ces pratiques. Ce n'est pas évident de revendiquer le droit, le besoin de faire des choses qui peuvent être chronophage, coûteuses juste pour le plaisir, c'est quelque chose qui ne colle pas vraiment avec la société d'aujourd'hui. On avait envie d'explorer ces questions à travers le concept de cercle qu'on avait utilisé comme structure. On réfléchit à un prochain rendez-vous en 2025 autour de cette notion de cercle dans le cadre d'un festival avec un cocktail d'initiatives de personnes qui s'intéressent à ces questions.
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