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ARIELLE DOMBASLE
actrice, scénariste, réalisatrice, chanteuse…
Dès ma première rencontre avec Arielle lorsque je n’étais qu’une enfant la percevant comme l’incarnation de Barbie, à ses rôles dans les films de Rohmer et de Raoul Ruiz, je n’ai cessé d’admirer cette femme multiple, libre et pleine de ressources.
Arielle Dombasle possède ce petit quelque chose qui la rend tellement irrésistible et intrigante.
C’est avec une timidité camouflée que j’ai retrouvé Arielle au sein de la Bibliothèque Duc de Morny autour d’une conversation d’une fluidité sans réserve, en toute simplicité. Nous aurions pu rester des heures à échanger, le temps était suspendu.
Nous avons parlé du jeu d’acteurs, de personnages et de personnalités, du dépassement de soi, de cascades, de Barbie, de Rohmer et de Cocteau…
Entre autres.








Lia : Vous avez été très proche de votre grand-mère qui était poétesse, entre autres.
Arielle : Oui, c'est tellement important d'avoir des figures de femmes modèles avant nous. J'ai été entouré de gens remarquables, ça aurait pu m'écraser parce qu'ils étaient tellement grands, beaux, spectaculaires, dignes.
Lia : Vous faites partie des figures inspirantes qui m'accompagnent depuis mon enfance. Vous êtes une artiste totale ! Actrice, scénariste, chanteuse !
Arielle : Trop ! Trop dans le sens où je me sens à un carrefour de forces, rivières, fleuves et affluants qui forment un tout chez moi.
Lia : Cocteau était aussi pluridisciplinaire, on le qualifiait de "touche-à-tout".
Arielle : C'est un mot que je n'aime pas. Cocteau était un être merveilleux, jamais dans la certitude.
Lia : Oui, il avait une réelle humilité et n'hésitait pas à dévoiler ses propres doutes dans ses écrits.
Arielle : Cocteau avait toutes sortes de tares que nous avons tous. Il ne se trouvait pas beau, c'est quelque chose de terrible, de devoir en faire immensément plus parce qu'il considérait ne pas avoir la grâce qu'il admirait chez les autres. J'aime cette vulnérabilité, j'aime l'idée de se sentir funambule, toujours, jusqu’au bout de sa vie, c'était un être prodigieux. Malheureusement, à la fin de sa vie, sa caricature a pris toute la place, il en a beaucoup souffert. Je pense qu'on a tous ça, dans une certaine mesure, un personnage, une personnalité.
Lia : Et vous, comment gérez-vous votre personnage ?
Arielle : Quelques fois je suis très blessée, quelques fois je lâche prise, quelques fois je me dit que c'est une personne à part entière dont je ne me soucie pas, d'autre fois le personnage m'écrase. On ne peut pas être Control Freak, on a envie de l'être mais on ne peut pas. Il y a trop de prolifération d'images, on ne peut pas tout maitriser.
Lia : Une question que je me pose souvent sur le métier d'acteur : comment jouer un rôle sans perdre sa propre personnalité ?
Arielle : C'est impossible de trouver sa place. On fait des expériences, parfois extrêmes, comme celle de la mort, on joue à mourir. C'est quand même extravagant ! La mort, c'est presque une profession de foi, c'est quelque chose qu'on ne peut pas regarder en face, auquel on décide de ne pas penser ou au contraire d'apprivoiser. Les acteurs ont souvent été considérés comme des êtres à part. L'église catholique ne voulait pas faire de cérémonie à leurs égards, les acteurs ne pouvaient pas mourir en son sein, ils étaient destinés à la fosse commune. Les actrices incarnaient le diable, on se méfiait, on se demandait où était le faux, où était le vrai. Quand on joue un rôle, on est pleinement le rôle. Pour les scènes violentes, on devient violente, on arrive à sortir des choses de nous qu'on ne soupçonnait pas.
Lia : Il y a une forme de dévouement de la part des acteurs pour incarner des situations qui accompagnent et aident le public à se projeter, notamment autour de la mort et du deuil. Ça doit être très particulier de jouer certains rôles sans s'y perdre. On dit "jouer" alors que c'est profondément sérieux. C'est un don de soi.
Arielle : Oui, corps et âme ! Au cinéma, j'ai fait des cascades très dangereuses, je voulais les faire, être dans le vrai, ce qui est absurde. Par exemple, pour un film, j'avais prétendu savoir conduire les motos or je n'en avais jamais conduite, évidemment au moment de conduire la moto, j'ai foncé dans l'équipe ! Tout ça était très dangereux (rires) Alors pourquoi j'ai voulu tenter cette expérience, c'est inexplicable !
Lia : Pour se dépasser ?
Arielle : Oui, souvent, je joue des rôles qui me sont complètement étrangers. En réalité, j'ai fait le métier d'actrice non pour me révéler mais pour me cacher.
Lia : Derrière un masque ?
Arielle : Mille masques ! Pour Rohmer, j'étais une actrice de composition, il m'avait encouragé à jouer toutes sortes de rôles alors que les acteurs de Rohmer sont des Rohmeriens, on les voit rarement dans d'autres films.
Lia : Savez-vous ce que vous cherchiez à cacher ?
Arielle : Ça reste un mystère même pour moi. J'ai l'impression d'avoir toujours vécu avec de très grands secrets et de ne pas les avoir révélés. Et quelques fois, ce sont comme des chats qui se réveillent en moi et qui me déchirent à l'intérieur avant de pouvoir les calmer. Ils sont blotties à l'intérieur de moi et c'est comme ça que j'avance. Beaucoup de personnes me disent de faire une psychanalyse, que ça va m'aider mais m'aider à quoi ? Ma vie est tellement riche, pleine de choses inattendues, je suis en perpétuel mouvement, je ne vais pas m'attarder sur moi-même ! Cette fameuse phrase "On ne peut pas être au balcon et se regarder marcher" je la fais mienne. La meilleure manière de se connaître c'est la personne qui surgit à chaque rencontre, c'est le regard de l'autre, les questions de l'autre, le rapport à l'autre qui est intéressant. Et en même temps, j'aime lire la psychanalyse, j'ai lu l'interprétation des rêves de Freud, j'ai lu Groddeck, j'ai lu Lacan auquel je ne comprends rien mais je m'y intéresse parce qu'il y a des fulgurances. Avec Robbe-Grillet, j'ai interprété le personnage Gradiva d'après un texte de Freud sur l'hystérie. Une créature entre la figure mythique qui était sur le bas relief Pompéien et une touriste qui se promenait au Maroc, c'était passionnant.
Lia : Vous avez également travaillé avec Raoul Ruiz ?
Arielle : Oui, Raoul Ruiz était l'être le plus amusant, le plus délicieux, le plus surréel qu'on puisse imaginer. J'ai fait cinq films avec lui ! Dans sa vie, il en avait réalisé 102 ! Prolixe ! Il avait une idée tellement étonnante du cinéma qu'il n'y avait pas de loi dans son cinéma si ce n'est qu'il fallait qu'à un moment les spectateurs ne comprennent plus rien, et il y arrivait ! (rires)
Lia : Un brouilleur de piste !
Arielle : Il avait une écriture, un style qui emporte le cinéma !
Lia : Pour revenir à Rohmer, je me demandais si les dialogues si particuliers et philosophiques étaient totalement écrits où si les acteurs avaient la liberté d'improviser ?
Arielle : Il nous voyait beaucoup autour de tasses de thé dans son bureau et on parlait de la peinture de Matisse, du théâtre de Marivaux, de Mozart à Beethoven, c'était une sorte de professeur. Ils nous étudiaient tandis qu'on était là, face à lui. Mais les histoires étaient écrites bien avant, par exemple Pauline à la plage avait été écrit 25 ans avant pour Brigitte Bardot et quand il m'a rencontré, il a modifié le personnage, la syntaxe. Les textes étaient toujours très écrits jusqu'à la virgule près. Tout passait par le verbe !
Lia : Les dialogues de Rohmer sont si justes et si contemporains, c'était un visionnaire.
Arielle : Oui, son cinéma est international ! A Tokyo ou à L.A, les gens s'identifient, c'est totalement universel.
Lia : Enfant, la première fois que je vous avais rencontré, vous m'étiez apparue comme l'incarnation de Barbie. Vous avez souvent été comparé à cette figure, comment le prenez-vous ?
Arielle : J'ai idolâtré Barbie étant enfant, elle m'a promis mille destins, j'ai rêvé avec elle aussi bien en patineuse qu'en sirène, astronaute, cavalière, championne de ski nautique ! J'ai adoré cette poupée, très féministe. Et ensuite, comme je venais d'amérique, la manière de m'habiller, mes gestes, on me comparait à la poupée Barbie dit de manière péjorative et ça m'énervait, c'était une réduction absurde. Puis j'ai fait un premier film sur Barbie qui s'appelle Les bijoux indiscrets, un film érotique. Après, il y a eu une exposition avec la plus grande collection de Barbie au Metropolitan, elle avait été habillée par les plus grands couturiers de Lacroix à Galliano. J'avais une petite caméra HD à l'époque et je filmais en douce les barbies pour avoir la plus grande collection de Barbies à moi, les gardiens de l'exposition venaient me voir pour m'arrêter de filmer mais je continuais discrètement (rires)
Lia : Barbie est une actrice, elle change de rôle en permanence ! Dans votre dernier film, Les secrets de la princesse de Cadignan, adapté d'une nouvelle d'honoré de Balzac, l'histoire soulève plusieurs questions notamment autour du tabou de l'âge chez une femme.
Arielle : Ce n'est pas tant un tabou pour les femmes. Les femmes se font beaucoup de confidences sur l'âge, sur la détresse, sur le corps qui ne répond pas de la même manière. Mais hélas, l'âge est devenu une telle arme contre les femmes, les femmes ne devraient jamais dire leur âge, les femmes n'ont pas d'âge.
Mille mercis à Vanessa Seward d’avoir initié cette belle rencontre.
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