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ÉRIC NADEAU

Directeur des ateliers Lorenzi

Fascinée depuis des lustres par l'histoire de la noyée de la Seine, j'ai toujours eu envie de me rendre à l'atelier Lorenzi qui en avait fait le premier moulage et l'avait ainsi rendu éternelle. 

D'une coïncidence à une autre, j'ai eu la chance de rencontrer Eric Nadeau, architecte paysagiste spécialisé en sculptures et directeur des ateliers depuis 2008. 

À la suite d'une visite labyrinthique de ce lieu chargé d'histoires, Eric m'a racontée les origines de la noyée de la Seine ainsi que la genèse du surréalisme dont on célèbre le centenaire cette année en évoquant Nietzsche, Rodin, Breton et Aragon. 

Entre autres... 

Lia : Pouvez-vous me raconter l'histoire de l'atelier Lorenzi ? 

Eric : L'atelier Lorenzi a été fondé en 1871 mais nous sommes dans ces locaux seulement depuis 1944. Auparavant, c'était un atelier de souffleurs de verre qui appartenait à une famille qui s'appelait Neveu-Chevalier. Cette famille louait des ateliers à d'autres artisans comme un fabricant de brosses, un fabricant de savons puis ils ont acheté d'autres bâtiments où ils ont installé une forge. Le forgeron fabriquait des petits supports dans lesquels c'était pratique de mettre des éprouvettes soufflées par les souffleurs de verre. Et quand les éprouvettes étaient sales, on prenait un goupillon du fabricant de brosse et du savon du fabricant de savon et on les nettoyait. Et tout ceci était vendu à Marie Curie qui avait son laboratoire à 300 mètres d'ici.

Lia : Fascinant ! 

Eric : C'était une chaîne proto-industrielle qu'ils avaient mis en place, artisanale et bien pensée. En 1900, les affaires marchaient très très bien, ils étaient assez riches pour faire construire ce pavillon. Peu à peu, ça a périclité et au début de la deuxième guerre mondiale, il n'y avait plus beaucoup d'affaires. Ils ont cherché à vendre leur propriété et la fille de Neveu-Chevalier
s'était mariée avec Pierre Lorenzi qui avait une boutique atelier de moulage d'art au 19 rue Racine dans le 6eme arrondissement. C'est en 1944 que Pierre a racheté la propriété et à installé son atelier ici. Donc, cette année, ça fait 80 ans que l'atelier Lorenzi est installé.
 

Lia : Et vous avez repris l'atelier en quelle année ?

Eric : En 2018, ça fait 5 ans, une petite vie. 

Lia : Ça doit être émouvant de travailler au milieu de ces statues, des vestiges. 

Eric : Oui, c'est pour cette raison que j'ai reprit l'atelier. L'atelier était à vendre, il y a eu plusieurs propositions de pleins de mouleurs, on a une collection exceptionnelle de moules, mais ils voulaient dilapider l'atelier. Moi, j'étais client et je trouvais horrible de dilapider un jouet de 150 ans, alors j'ai racheté le jouet.

Lia : Quand vous dites que vous étiez client, vous étiez dans quel domaine ? 

Eric : Je le suis toujours, je suis architecte paysagiste spécialisé dans la sculpture. Je fais les décors des parcs d'attractions : des montagnes, des tunnels, des grottes, des châteaux. 

Lia : D'où la notion de terrain de jeu avec l'atelier Lorenzi ! Un rêve d'enfant qui se prolonge ? 

Eric: Je ne sais pas si c'est un rêve parce que c'est beaucoup de problèmes aussi (rires) Moi, je m'occupe des problèmes !

Lia : Et j'imagine que vous trouvez des solutions ? 

Eric : J'essaye oui ! 

Lia : Vous devez être vraiment passionné ?

Eric: C'est attachant, ce sont des métiers qui ne doivent pas se perdre.

Lia : L'atelier Lorenzi est intimement lié à la Noyée de la Seine, c'est une figure qui me fascine. Pour tout vous dire, ces derniers temps, tout me ramène à elle. 

Eric : Qu'est-ce qui pousse les gens à l'acheter ? Moi, je ne comprends pas...

Lia : Oh tout de même ! Elle est intrigante et chargée de mystères ! Pour ma part, je suis une grande nostalgique du surréalisme, ça se dénote dans mon travail. 

Eric : Vous connaissez son histoire ? 

Lia : Je vous laisse m'en parler pour connaître votre version ! 

Eric : Le corps de cette jeune femme est retrouvé dans la Seine, flottant. Les gens sur la berge vont l'attirer sur le rivage et ils constatent qu'elle est morte. Puisqu'elle est morte, on va l'amener à la morgue de Paris, on la place sur une grande plaque de marbre pour garder son corps au frais. Le médecin légiste doit signer un certificat de décès. Il s'approche du visage de cette fille pour constater la cause de son décès. Elle a les poumons plein d'eau mais elle n'a pas les signes d'un corps noyé, elle a un regard paisible, serein. On dirait qu'elle dort et elle est jolie en plus. Emu par sa beauté, le légiste demande à son assistant d'aller trouver un mouleur. Le mouleur le plus proche se trouvait au 19, rue Racine puisque la morgue, à l'époque, se trouvait juste derrière la cathédrale de Notre-Dame. Lorenzi vient faire son moule et va faire un tirage pour le légiste. Une fois à l'atelier, il se dit qu'elle était jolie, il en fait un tirage qu'il va faire sécher dans la vitrine. Entre 1902 et 1907, Auguste Rodin qui avait son atelier à Meudon, avait aussi un secrétaire particulier qui se nommait Rainer Maria Rilke. Rilke avait son appartement rue de Seine et tous les jours, il se rend à Meudon en calèche qui le mène en haut de la rue Saint Jacques puis à droite sur la rue Racine passant ainsi devant l'atelier Lorenzi. Le soir, il fait le sens inverse. donc, deux fois par jour, il passe devant l'atelier pendant 5 ans. En 1910, Rilke va publier un livre, à Leipzig, qui s'appelle "Les carnets de Malte Laurids Brigge". C'est l'histoire d'un jeune étudiant Danois qui étudie la philosophie à la Sorbonne, il est un peu vague à l'âme, il se promène dans les rues de Paris, chaque coin de rue, chaque lampadaire est l'occasion de se poser des grandes questions. À la page 73 de la version française poche au point dernier paragraphe, il arrive devant la vitrine de l'atelier de ce mouleur dans laquelle on peut voir le visage de cette jeune femme qui a été conservé pour l'éternité. Son visage était accroché au-dessus de celui de Beethoven. Dans cette ligne, Rilke nous fait la faveur de mentionner l'atelier Lorenzi et en plus il pose de grandes questions sur la beauté, la laideur, l'anonymat, la reconnaissance, le génie et une personne vide mais belle, l'immortalité etcetera. Ce bouquin a fait sensation dans le monde littéraire germanique, c'est un peu le prototype du roman moderne allemand. Les gens l'achètent, le commandent, le critiquent et très rapidement, Monsieur Lorenzi reçoit des commandes pour le visage de la jeune femme, la noyée, la fille de la Seine. Il reçoit des commandes de Dresde, de Berlin, de Leipzig, Vienne, Prague... Il ignore d'où lui vient ce succès, il était loin de savoir que Rilke qu'il avait croisé avec Rodin, était un auteur allemand. Peu importe, il produit, il produit et envoie les masques en Allemagne. Le destin d'un mouleur n'étant pas de devenir millionnaire, les affaires s'arrêtent en 1914 quand tous les clients sont du mauvais côté de la guerre. Il arrête de produire et de toute façon pendant cette terrible guerre, il ferme son atelier et va faire son service militaire en Italie étant d'origine italienne. Pendant ce temps, quelque part sur le front de la Somme, dans un hôpital militaire, il y a deux gars qui vont réparer un peu les soldats, qui vont servir d'ambulanciers, de médecins et qui voient des atrocités toute la journée. Et le soir, ces deux gars vont picoler pour oublier ce qu'ils ont vu. Ces deux gars s'appellent André Breton et Louis Aragon et en picolant ils vont élaborer une nouvelle esthétique, les préliminaires de ce qui va devenir le surréalisme. De retour à Paris, en 1919, ils vont essayer de greffer un peu de chair à leur squelette du surréalisme, ils vont se promener dans Paris comme Malte Laurids Brigge pour essayer de trouver des environnements surréalistes. Par exemple, ils vont place du Châtelet où il y a la tour Saint Jacques, un clocher sans église, un truc étrange ! Breton s'exclame "on dirait un doigt accusateur pointé vers le ciel". Ils se promènent pour trouver ces moments là et un jour, leurs pas les amènent devant le mouleur de la rue Racine où ils ne voient pas un mais dix visages alignées d'une jeune femme avec ce sourire dans la mort. Cette jeune femme morte, il y a vingt ans, on ne connait pas son nom. Breton achète un masque, Aragon achète un masque puis ce sera Man Ray, Picasso, Dali, Ernst, Supervielle... Jules Supervielle va alors écrire une histoire où il met en scène la jeune femme qui se jette dans les flots et qui se noient et se dit "pourquoi je me noie pour ce gars qui ne m'aime pas, c'est un con", elle essaye de sortir de la flotte et les âmes des noyés de la Seine ont repéré qu'elle était jolie et l'attrapent par la ceville et l'entrainent au fond pour la présenter à leur chef qui s'appelle le Grand mouillé pour qu'elle devienne sa fiancée. Elle devient effectivement la muse du surréalisme !

Lia : Quelle épopée !

Eric: Et ce n'est pas terminé ! Nos amis allemands ont aussi des mouleurs et ils avaient bien pigé que c'était un bon sujet. Ils vont le reproduire et le visage va aller en Europe de l'Est puis vers les pays Baltes et en Scandinavie. Il arrive à Helsinki puis à Stockholm et enfin à Oslo. À Oslo, il y a un jeune homme qui s'appelle Laerdal, c'est un fabricant de jouet. Ce monsieur a le désir de faire quelque chose de bien pour l'humanité, c'est un philanthrope dans l'âme. Monsieur Laerdal pense alors à fabriquer un grand mannequin sur lequel on va pouvoir apprendre le bouche à bouche et le massage cardiaque. Un jour, il tombe face à ce visage et il décide que ce sera le visage de ce mannequin qui deviendra "Rescue Anne" aux Etats-Unis et "Resusci Anne" en Angleterre et qui est devenue la femme la plus embrassée au monde !

Lia : Fabuleux !  Vous avez une manière de raconter absolument saisissante ! 

Merci Aurelia Steiner d’avoir permis cette rencontre incontournable <3

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