conversation
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LÉA CHAUVEL-LÉVY
directrice des résidences LVMH Métiers d’art, directrice de publication, commissaire d’exposition indépendante et écrivaine.
Il y a quelques années avec Léa, dans le cadre d’un café matinal à l’hôtel des Arts et Métiers, nous nous étions entretenues autour des métiers d’art, de savoir-faire, d’innovation et d’alchimie.
Entre temps, Léa a écrit deux ouvrages, “Simone” et dernièrement “Une demande folle”aux éditons JC Lattès.
Aujourd’hui, nous nous sommes retrouvées au café de l’hôtel de l’Abbaye où nous avons parlé de son dernier ouvrage, de l’amour inconditionnel, du lien paternel et de génétique…
Entre autres.








Lia : Ce livre part d'une réalité, la tienne, un fait autobiographique. "Une demande folle" c'est l'histoire d'un père qui demande à sa fille de faire un test de paternité à ses 28 ans. Finalement, l'histoire s'articule autour de ton héroïne Hannah. L'histoire est devenue une fiction.
Léa : Oui, ce qui m'intéresse c'est la fiction. Comment on fait du réel une histoire fictive. Finalement, peu importe de savoir si j'ai traversé les mêmes états que ma narratrice. Hannah se retrouve face au doute d'un père qui l'a élevé. Comme le père est un socle, une sorte de Cogito Ergo Sum, quand Hannah pense que ses fondations vont céder, elle tombe en dépression, c'est un moment où l'espoir meurt.
Lia : A travers ses questionnements, les rencontres qu'elle fait, elle entame un processus de guérison ?
Léa : Effectivement dans cette quête de rationnel, elle trouve des amis, des alliés de raisons, des éclairs de joie, notamment à travers des échappés érotiques qui la sauvent.
Lia : Est-ce que tout ceci ne serait pas des tentatives de percées lumineuses ?
Léa : Il y a ces percées après l'orage mais à mon sens on ne guérit jamais vraiment, je suis profondément optimiste mais la littérature me permet de creuser la question de la déraison. J'aime explorer la folie, la perte du sens, la confusion, je parle à un moment "d'hémorragie du sens". Hannah perd pied dans la confusion. Dans ce roman, je montre comment un doute passe de la mère au père jusqu'à l'enfant, comment ce doute contamine l'enfant qui se trouve exposé à la sexualité de ses parents, ce qu'on appelle la scène originelle en psychanalyse. Ce qui se passe ici est pré- originel, ça commence avant même la conception.
Lia : Parmi les différentes rencontres que fait Hannah, notamment avec le prêtre, elle découvre une autre facette du lien paternel.
Léa : Oui, ce qu'elle comprend à la fin de son enquête avec le prêtre et le sociologue, c'est qu'il faut débarrasser la paternité du facteur génétique. Les deux disciplines s'accordent clairement, la
paternité est une histoire d'adoption, une histoire de choix. On décide d’être père.
Lia : A commencer symboliquement par Joseph, je n'y avais jamais pensé en ces termes mais en effet, c'est évident.
Léa : Oui, le lien filial se définit par l'amour inconditionnel, par la transmission, par l'éducation. Il faut absolument désinvestir le facteur génétique. Quand mon père a voulu vérifier par la science si j'étais bien sa fille, je ne m'étais jamais posé la question de savoir si j'étais sa fille ou pas. Quand je rassemble cette histoire, je me dis qu'il a fait ça par amour pour moi et je le dis à un moment dans le roman à travers l'histoire de mon héroïne, c'était d'une certaine manière la plus belle preuve d'amour qu'il a pu faire. Le lien est devenu une supra relation. A travers mon récit, j'ai voulu montrer que la science n'apporte rien.
Lia : Finalement, il s'agit d'un témoignage de l'amour inconditionnel à travers ta manière de déconstruire et de montrer que les résultats des analyses ne changeraient rien au lien qui vous unis.
Léa : Oui, un amour immarcescible. En fait, face à cette histoire de test de paternité, l'héroïne tombe en dépression. Il me semble que j'ai voulu lui faire traverser cet état parce qu'elle interprète mal la demande du père. Dans cette demande qu'elle qualifie de folle, elle pense que le lien serait annulé si les résulats étaient négatifs, c'est à dire qu'elle fait une fausse équivalence entre "je ne suis pas ton géniteur" et "je ne t'aime plus" alors que ce sont deux choses tellment distinctes. Hannah se trompe à ce moment-là.
Lia : Elle se trompe mais n'est ce pas un questionnement obligé face à une telle demande ? Dans cette crainte de ne plus être aimé, n'y a t il pas un doute légitime ?
Léa : A travers ce livre, j'essaye de ne pas tirer de conclusions mais plutôt de questionner des grands universaux. Qu'est-ce la naissance ? Qu'est-ce que la mise au monde sans enfantement ? Qu'est-ce la transmission ? Qu'est-ce la violence à travers les générations ? J'essaye de voir plus large que mon prisme personnel. Et finalement, la question génétique, c'est une question que se posent tous les pères, la mère étant certaine et le père incertain comme le dit le dicton populaire. Il me semble qu'il faut dépasser la question de l’ADN pour s'accorder sur le sens suprême du lien entre père et enfant qui est celui de l'amour. D'ailleurs, les lois bioéthiques protègent l'enfant de ces questions là. C'est une affaire juridique. Et c'est ce qui sauve Hannah cette quête rationnelle. Le père en France peut faire un test de paternité jusqu'aux cinq ans de l'enfant, après il y a prescription. Quand elle apprend ça, elle réalise qu'elle avait raison de se dire que la seule chose qui compte est la façon dont le père va investir son rôle de père.
Lia : Dans ce cheminement d'écriture qui part d'un fait personnel et que tu développes à travers ton héroïne, tu abordes les notions de transmission et d'amour indéfectible à travers la figure paternelle qui s'appliquent à toute forme d'adoption finalement. À l'inverse, je pense souvent à ces enfants qui se retrouvent coincés parce que le droit parental en France est rarement retiré même en cas d'abus. Souvent ces enfants se retrouvent coincés dans des foyers sans même pouvoir espérer être adoptés, aimés.
Léa : Cette réalité renvoie à l'idée douloureuse et paradoxale que même la justice peut être injuste parfois. Par définition il y a rigidité du droit. Dans mon cas de figure, le droit m'aurait protégée mais effectivement dans le cas de figure que tu évoques, on place très haut le facteur génétique. C'est éminemment complexe. Dans mon livre, Hannah trouve dans la justice quelque chose de salvateur, d'autres personnes peuvent voir en la justice quelque chose de menaçant.
Lia : Pour revenir aux tests ADN, dans ton livre, Hannah et son père partent en Suisse où il est possible de le faire par simple consentement mutuel alors qu'en France, c'est seulement sur décision de justice comme tu l'as souligné. Paradoxalement, on fait de plus en plus de test ADN pour connaître nos origines justement.
Léa : Très souvent on me dit "on devrait pouvoir faire des tests ADN librement pour savoir d'où on vient". Il s'agit de la quête des origines, on peut y avoir accès jusqu'à nos 28 ans, après il y a prescription, je ne sais pas pour quelle raison. Les tests ADN dont tu parles sont des tests illégaux en France, la douane est de plus en plus préparée à repérer les kits de test.
Lia : On m'avait offert un kit pour un anniversaire, personnellement les résultats ne me semblaient pas crédibles, j'avais plus d'origines zaïroise que portugaise ! Et puis, j'ai réalisé que mon ADN se retrouvait dans une base de données.
Léa : Une fois que tu as fait des tests génétiques, oui, ton ADN est quelque part. C'est comme la biométrie sur le passeport. Finalement, qu'est ce qu'une identité ? Comment on se définit ? Scientifiquement ou culturellement ?
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